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Afrique subsaharienne et développement économique : L’accumulation récente des turbulences (partie 1)

Sur la route de leur développement économique, les Etats d’Afrique subsaharienne (ASS) affrontent de nombreuses « turbulences ». Celles-ci se nourrissent souvent les unes des autres, s’enchevêtrant jusqu’à devenir inextricables, et leurs liens multiformes rendent très difficile l’identification des modalités par lesquelles elles pourraient être supprimées ou circonscrites. On pourrait toutefois les classer en deux catégories : celles présentes depuis des décennies ; celles apparues plus récemment mais tout aussi perverses.

Cinq principales turbulences sont des compagnes de route habituelles de l’ASS.


La première est la faiblesse de la croissance moyenne annuelle du Produit Intérieur Brut (PIB) des pays qui la composent. Depuis les années 1960, celui-ci n’a connu que deux phases favorables, celle de 1960/75 et, surtout, celle de 1995/2015, durant lesquelles la hausse de cet indicateur a atteint en moyenne 5%/an. Hors ces périodes, ces PIB n’ont cru que modestement, et en tout cas de façon sensiblement inférieure à celle des pays en développement d’Asie et d’Amérique Latine, et parfois même régressé à certains moments. Les 4% de hausse annoncés pour 2021 sont le meilleur score obtenu depuis 2015, mais l’embellie risque d’être remise en cause en 2022 par les effets des évènements d’Ukraine. Cette moyenne peu satisfaisante occulte toutefois un changement majeur :  l’Afrique devient aujourd’hui de plus en plus multiple, et quelques pays réalisent régulièrement des progressions à hauteur des meilleures performances mondiales. Ainsi, Ethiopie, Kenya, Tanzanie, Ghana approchent souvent des taux annuels de 8%. Le PIB de l’Union Economique et Monétaire (UEMOA) progresse de près de 6%/an depuis 10 ans. Malgré tout, les difficultés des pays les plus puissants -Nigéria, Afrique du Sud, Angola- handicapent toujours l’évolution d’ensemble de l’ASS et brouillent l’image du continent. Ces performances globales médiocres résultent de trois principaux facteurs : la prédominance persistante de la production de matières premières exportées (pétrole, minerais ou cutures de rente) dans les moteurs de la croissance, qui corrèle étroitement celle-ci aux cours mondiaux de ces produits ; la lenteur des réformes structurelles et notamment l’accroissement insuffisant des activités de transformation qui autoriseraient une réduction de la dépendance économique ; l’insuffisance, et souvent l’inadaptation, de financements pour réaliser les investissements nécessaires.   

Un deuxième écueil est que cette hausse modérée du PIB des économies africaines a été absorbée en grande partie par la croissance démographique. En ce domaine, et contrairement à la sphère économique, l’Afrique est restée plus homogène, mais est désormais un monde à part. Sa spécificité s’exprime notamment par deux indicateurs globaux : un taux de fertilité (nombre d’enfants par femme) encore supérieur à 4 alors qu’il est descendu aux environs de 2 dans toutes les autres régions du monde, hormis l’Asie du Centre et du Sud ; une augmentation annuelle de la population comprise entre 2,5% et 3%/an, contre moins de 1% ailleurs. L’historique des dernières décennies montre certes une tendance, récente et variable selon les pays mais globalement encore faible, vers un rapprochement avec les autres continents. Le taux de fécondité s’est ainsi replié à 4,4  en Côte d’Ivoire et même à 3,3 au Kenya, mais est encore à 5,5 au Mali et 4,7 en Tanzanie. Au Niger, où il est un des plus élevés au monde, il atteint 6, faisant plus que doubler la population de 11 à 25 millions d’habitants entre 2000 et 2022. Les obstacles à la baisse sont à la fois économiques, religieux, historiques, sociologiques. Ils expliquent la lenteur de cette évolution et les difficultés pour les dirigeants de l’accélérer. Cette expansion démographique, jointe au ralentissement de la croissance depuis 2016, explique que le revenu par tête n’ait guère progressé depuis 5 ans. Même avec une hausse annuelle du PIB global de 5,5%, il faudrait une génération pour que le revenu par habitant double, toutes choses égales par ailleurs.  D’autres marqueurs démographiques confirment le retard du continent, tels les taux élevés de mortalité infantile ou maternelle, ou le nombre toujours important de mariages précoces. L’inertie inhérente aux variables démographiques fait aussi que ces handicaps actuels devraient se maintenir au moins dans les 30 prochaines années.

La conjonction de ces deux premières turbulences en génère une troisième : la stagnation du taux de pauvreté absolue dans la plupart des pays africains à des niveaux proches de 40% de la population, loin des 10% atteints en Amérique Latine ou en Asie. Malgré des variantes entre pays, cette pauvreté s’impose au regard dans toutes les capitales et, encore plus, à l’intérieur des pays.  Plusieurs causes s’associent pour expliquer cet état de fait : la faiblesse de la croissance ; la modestie d’une politique de redistribution par les Etats ; les bas niveaux de salaire dans l’informel et l’agriculture qui apportent la grande majorité des emplois. Cette pauvreté est en retour un frein à l’accélération de la croissance, un risque croissant d’explosion sociale, un nutriment de la manipulation des masses par des décideurs défaillants, une incitation à l’émigration quels qu’en soient les risques physiques ou sociaux, une publicité pour l’enrôlement dans le terrorisme. Elle illustre aussi que l’ASS s’éloigne le plus du premier des 17 nouveaux Objectifs du Développement Durable (ODD) retenus par les Nations Unies, et rend encore plus difficile les respect de tous les autres. Sans mutation profonde et à bref délai, la pauvreté absolue (moins de 1,9 USD/jour actuellement) toucherait près de 800 millions de personnes en 2050 quand l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants. L’essor escompté d’une classe moyenne est apparu un temps, dans la parenthèse afro-optimiste, la piste capable de faire basculer une part importante de la population hors de la pauvreté. Une décennie plus tard, cette possibilité apparait limitée dans son ampleur et cantonnée à une minorité de pays, dans chacune des régions de l’ASS.          

Comme la pauvreté, les questions liées à l’éducation et la formation sont à la fois cause et conséquence des difficultés du développement économique.  D’importants progrès ont été accomplis depuis les indépendances, notamment sur le plan quantitatif et dans l’enseignement primaire. Mais de grands chantiers sont à accélérer pour éliminer des handicaps : étendre les avancées aux enseignements secondaires, supérieurs et, surtout, professionnels ; améliorer la qualité de l’éducation ; mettre un accent particulier sur la formation professionnelle pratique, surtout dans les métiers techniques. Au Mali par exemple, comme dans d’autres Pays Moins Avancés (PMA), les inconvénients s’empilent depuis des années : faible expérience de beaucoup d’enseignants à tous les niveaux de la scolarité, grèves répétées et « bras de fer »  avec l’Etat sur des rattrapages salariaux, « années blanches » sans examen, écoles supérieures privées chères et parfois surévaluées.  En beaucoup d’endroits, et notamment en territoires musulmans, le pourcentage des filles scolarisées est aussi nettement inférieur à celui des garçons, privant les pays d’une part notable de leurs ressources humaines. Jointe au poids élevé de la population en âge de scolarisation et à la rareté des emplois formels, cette situation rend le « dividende démographique » illusoire, surtout dans les pays où la population progresse le plus vite.

Enfin, le manque d’infrastructures est un ultime handicap critique au développement. Des améliorations significatives sont constatées après les réalisations des « 10 glorieuses » de la période 2005/2015. Mais elles suffisent d’autant moins que les retards étaient considérables, que ces investissements ont privilégié certaines composantes -comme des routes et des voies urbaines-. Le secteur de l’énergie est ici un des domaines où les manques sont les plus criards et compromettent le plus les changements nécessaires. Il est marqué notamment par l’insuffisance des nouveaux investissements, la priorité longtemps donnée aux énergies non renouvelables, parfois les plus polluantes, aux dépens par exemple d’une énergie solaire immensément disponible, les coûts élevés pour les usagers, le mauvais fonctionnement des sociétés étatiques gestionnaires qui pénalise le bon fonctionnement des équipements et génère de coûteux délestages. Les améliorations sont cependant possibles comme le montrent les investissements conséquents réalisés par certains pays au profit du solaire, tels le Kenya, le Sénégal ou le Burkina Faso. Une nouvelle fois, l’accroissement de population peut réduire à néant les efforts puisque le nombre de personnes non desservies croît, même si leur pourcentage dans la population totale diminue. Dans ce chapitre des infrastructures souvent à haute intensité capitalistique, et donc exigeantes en ressources financières et techniques, l’énormité des chiffres évoquant les gaps à combler, qui vont de 50 à 100 milliards d’USD/an selon les sources, a fini d’émouvoir.

A ces obstacles, identifiés de longue date mais toujours présents, sont venus se greffer dans la dernière décennie trois autres turbulences.

La première est l’exacerbation d’insécurités dans tous les aspects du quotidien. La manifestation la plus connue en est la « mauvaise gouvernance » politique, largement répandue, qui anéantit la protection normalement apportée aux populations et aux entreprises par les Pouvoirs Publics. Elle exprime à la fois le non-respect par les dirigeants des règles qu’ils sont normalement chargés d’appliquer, le refus ou l’incapacité de servir l’intérêt général, parfois la restriction de la liberté d’expression ou d’information, la prévalence de la corruption, le libre cours à la désinformation.  Au plan physique et patrimonial, l’insécurité s’illustre par la montée et l’expansion géographique du terrorisme et du grand banditisme, sans que les Etats, leurs armées et leurs administrations sachent les éradiquer. La dégradation de services publics comme la santé, l’éducation et la justice, préoccupations prioritaires des citoyens, conséquence directe des turbulences anciennes, ne fait qu’amplifier ce mouvement. Dans le domaine économico-social, cette insécurité s’exprime aussi par divers canaux, tous plus dirimants les uns que les autres : les abus fiscaux sur l’économie formelle, les dénis de justice, les appels d’offres virtuels, parfois même la destruction de biens par l’Etat, l’irrégularité de la fourniture d’une électricité souvent très coûteuse pour de nombreuses entreprises. Le dérèglement climatique, dont les effets sont apparus en nombre de pays, s’inscrit maintenant dans cette liste, comme l’ont montré les récents exemples des nouvelles sécheresses en Afrique de l’Est et des grandes inondations en Afrique du Sud. La décomposition des valeurs morales, dans des sociétés où l’argent facilement et rapidement gagné devient souvent pour la jeunesse le critère de réussite, introduit une nouvelle forme d’insécurité et un sentiment d’injustice pour les plus méritants. Enfin, les faiblesses de beaucoup d’appareils statistiques rendent incertaines les données collectées et peuvent compromettre la valeur des appréciations et des politiques : les modifications brutales de certains PIB nationaux en témoignent.

La seconde, peut-être la plus grave, provient des risques de « déconstruction » régionale. La constitution d’Unions de pays voisins est longtemps apparue comme une des meilleures manières d’accélérer et de consolider la croissance économique et de la répartir plus équitablement. Dans certains secteurs, des avancées notables ont été obtenues grâce à cette mutualisation des moyens financiers et humains et à la volonté collective de dirigeants unis au service d’objectifs communs : en Afrique de l’Ouest, la construction de barrages ou le redressement des banques illustrent ces succès. De manière globale, l’Union Economique Ouest Africaine (UEMOA) ou l’East African Community (EAC) sont souvent présentées comme faisant partie des meilleures références en la matière. Elles ont à leur actif quelques belles réussites grâce à leur intégration économique et financière bien avancée, et les bons résultats des économies qui les composent ne peuvent être indépendants de cette situation.  La récente adhésion de la République Démocratique du Congo à l’EAC prouve que des regroupements d’Etats peuvent encore apparaitre comme une solution pour gagner du temps sur le chemin de la stabilité politique et de la croissance économique. Pourtant, la dernière décennie manque de grandes nouveautés en ce domaine. L’intérêt porté à ces rassemblements semble aussi passé de mode : le dernier rapport « Africa Pulse » de la Banque Mondiale ne dit rien de ces Unions régionales. Surtout, des évènements intervenus dans les deux dernières années tendent à montrer que des dirigeants privilégient durablement des préoccupations nationales à la discipline requise au sein d’un regroupement de nations. Les relations de la CEDEAO et de l’UEMOA avec le Mali depuis les deux coups d’Etats de 2020 et 2021 sont le cas actuellement le plus grave de cette déconstruction. Elles ont sérieusement perturbé le fonctionnement de l’économie malienne : le blocage des frontières réduit les possibilités d’importation et d’exportation du pays, élève les coûts et réduit les investissements, nationaux comme étrangers ; l’interdiction des transactions financières avec les autres pays de l’Union perturbe les circuits financiers des entreprises, des ménages mais aussi de l’Etat. Les menaces s’accumulent : arrêt des financements des Partenaires Techniques et Financiers (PTF) suite aux non-remboursements de l’Etat ; cri d’alarme des banques sur les impayés de la dette publique malienne. Le motif avancé du côté malien d’une « refondation », qui tarde à prendre forme, provoque l’absence de visibilité sur la sortie de cette impasse. Ce retard risque de créer des dommages difficiles à réparer et une tentation pour Bamako de rechercher ailleurs des solutions durables, même si elles ne sont pas optimales pour le pays. La CEDEAO et l’UEMOA ne sortiraient pas non plus indemnes de la persistance d’une mise à l’écart du Mali alors qu’une crise de nature avoisinante a déjà saisi la Guinée en 2021 et le Burkina-Faso début 2022. Si cet isolement frappe aussi le Burkina,, c’est près de 25% du PIB et plus de 30% de la population de l’UEMOA qui seraient ainsi exclus, réduisant d’autant l’audience de l’Union. L’Afrique Centrale francophone, jusqu’ici déjà peu exemplaire en termes d’intégration, voit en outre ses risques politiques croitre pour la succession de certains de ses dirigeants à la longévité exceptionnelle, ou sa cohésion économique compliquée par le récent avatar de la décision de la Centrafrique pour l’adoption du Bitcoin comme monnaie officielle. La solidarité régionale, longtemps espoir d’accélération des mutations, pourrait ainsi s’effilocher, laissant place à la tentation d’un repli sur soi, si elle ne prouve pas au plus vite qu’elle contient tous les ressorts d’une solution optimale.   

Enfin, malgré la multiplication des acteurs, la question des financements étrangers génère maintenant une turbulence qui s’amplifie à au moins deux niveaux.

La coordination et l’efficience de ces soutiens d’abord. L’Aide Publique au Développement (APD), celle des Partenaires Techniques et Financiers (PTF), longtemps prédominante, cohabite désormais avec les apports de plus en plus importants de nouveaux intervenants : pays arabes, puis Chine et autres grands émergents, marchés internationaux de capitaux. Ces financements sont trop rarement coordonnés entre eux, ce qui risque de réduire leur impact global et de générer des compétitions créatrices de surendettement des emprunteurs, particulièrement à une époque où les tensions s’aggravent entre les grandes nations et où chaque camp souhaite utiliser ses concours pour se constituer des alliés. Les conditions d’octroi et de remboursement ne sont pas toutes transparentes et peuvent donc être pénalisantes pour les pays destinataires dont les capacités de négociation sont faibles. Surtout, la pertinence des cibles et des modes d’action nécessite des améliorations. Les apports des partenaires pour des projets reflètent encore trop souvent les objectifs et préoccupations de ceux-ci plutôt que ceux des pays receveurs. Le recours au marché ou aux financements budgétaires est au contraire exempt de contrôles et susceptible de dévoiements par rapport aux priorités. Ce désalignement a conduit dans le passé à de graves impasses, comme le libéralisme excessif de certains PTF qui a mis à mal l’industrialisation dans de nombreux pays. Le second niveau est plus technique et concerne principalement le coût global de ces soutiens. La réduction du poids relatif de l’APD, la moins onéreuse, tend à renchérir le coût total du montant global des dettes extérieures tandis que l’appel au marché place les emprunteurs en risque de taux et de change. D’autres obstacles importants persistent, comme la lenteur de mobilisation des ressources obtenues, et la difficulté pour beaucoup de PTF d’accepter de traiter directement avec des structures plus proches des utilisateurs finals et capables de mieux apprécier les meilleures modalités à utiliser. Indispensables, les financements étrangers ne jouent donc pas pleinement le rôle escompté.

L’Afrique subsaharienne est-elle condamnée à rester en arrière du reste d’un monde en expansion, à cause de ces turbulences, anciennes ou récentes, dont l’enchevêtrement empêche le déblocage ? Elle est pourtant une championne de la résilience, comme l’a montré sa capacité à résister récemment à la pandémie du Covid avec des moyens plus que modestes. Cette vitalité qui s’affiche partout en Afrique ne peut être synonyme de défaite éternelle et nous fait espérer qu’un cycle vertueux de croissance économique et de modernité maîtrisée apparaitra comme il est né ailleurs. Il reste à trouver et mettre en œuvre les bons points d’appui pour faire « bouger les lignes ».

Paul Derreumaux,

Article rédigé le 30/05/2022

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A quelles conditions l’Afrique peut-elle de nouveau rebondir ?

A quelles conditions l’Afrique peut-elle de nouveau rebondir ?

Une fois de plus, l’Afrique, notamment subsaharienne, ne fait plus rêver. Les déceptions ont fait taire les sirènes de l’afro-optimisme qui avaient envahi les analyses dans les années 2000, après vingt ans de désespérance sur l’avenir du continent. Les handicaps qui frappent le continent se sont en effet accumulés dans la période récente et leur levée impose des approches souvent en rupture avec le passé.

De 2005 à 2015, l’Afrique subsaharienne a reçu des institutions internationales comme des commentateurs un concert de satisfecits sur son évolution récente et ses perspectives économiques, qui tranchaient avec les conclusions antérieures. La décennie de croissance soutenue -hausse annuelle d’environ 5% du Produit Intérieur Brut (PIB) sur l’ensemble de la zone et de la période- avait chassé les visions pessimistes d’Axelle Kabou ou de Stephen Smith. Une progression du PIB de 7%/an a même été un moment considérée par la Banque Mondiale comme l’objectif possible et nécessaire. L’«Emergence économique», réservée auparavant à quelques grands pays d’Asie ou d’Amérique Latine, a été alors appropriée par de nombreux Etats africains. Ceux-ci ont confectionné pour leurs pays des Plans à long terme visant l’Emergence à une échéance souvent comprise entre 2030 et 2040.

Ces anticipations ambitieuses se sont pour la plupart brisées à compter de 2016 avec le net ralentissement de la croissance annuelle moyenne du PIB, par suite notamment de la baisse des prix des matières premières. Cette décélération a réduit les investissements, publics comme privés, et très ralenti les réformes structurelles qui étaient une condition sine qua non de cette Emergence. Ce vocable a désormais presque disparu du vocabulaire africain. Sur les 5 dernières années, compte tenu d’une poussée démographique qui ne faiblit pas, le PIB/habitant n’a pas augmenté en moyenne en zone subsaharienne. A ce rythme, le rattrapage, même partiel, avec les pays du Nord serait une affaire de générations et non de décennies.

Pourtant, l’Afrique n’est pas monolithique et continue à enregistrer des transformations et des succès sur plusieurs plans. Le taux de croissance économique est resté par exemple supérieur à 5%/an dans des régions entières comme l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) ou l’Ethiopie, à la seule exception de l’année 2020 marquée par l’impact du Covid-19. Encore ces effets économiques de la pandémie ont-ils pu être plus modérés en Afrique que dans beaucoup d’autres régions du monde -quelque 10 pays du continent ont même connu une croissance l’année dernière-alors que beaucoup d’analystes avaient prédit un effondrement. Au plan sanitaire, malgré les évidentes lacunes d’information, le continent reste jusqu’ici celui qui a payé le moins lourd tribut à la pandémie, sauf sans doute en Afrique du Sud. Des secteurs ont été totalement transformés et soutiennent activement la croissance comme les banques, qui s’approchent des standards européens, et, surtout, les télécommunications, qui font de l’Afrique le meilleur « performer » mondial pour le « mobile ».

Malgré ces champs de réussite, le « ressenti » vis-à-vis de l’Afrique est redevenu négatif en raison de plusieurs constats majeurs. Le plus important est sans doute celui de la pauvreté absolue qui frappe encore près de 40% de la population totale, contre seulement 10% dans les autres régions les moins favorisées, et qui ne parvient pas à refluer. On y relève aussi une difficulté considérable à transformer certaines données structurelles, tel l’échec général jusqu’ici de dépasser les 20% du PIB pour les recettes fiscales malgré l’énormité des besoins. Les difficultés persistantes de certaines « locomotives » continentales, comme l’Afrique du Sud ou le Nigéria, attirent également l’attention et freinent l’évolution globale du continent. La fragilité politique de nombreux régimes tend enfin à faire croire que beaucoup de dirigeants n’accordent pas au progrès du plus grand nombre toute la priorité et l’attention nécessaires et qu’un « colonialisme de classe », selon la formule de René Dumont, a parfois remplacé les anciens régimes coloniaux.

L’Afrique serait-elle donc condamnée à l’immobilisme ou à des périodes fugaces de « stop and go » dont les ressorts seraient d’ailleurs guidés de l’extérieur et les effets positifs rarement utilisés à 100% ? Il est vrai que plusieurs problèmes de fond constituent des freins décisifs au développement comme le montrent quelques exemples. Le premier est sans doute celui généralement appelé de la « mauvaise gouvernance », et qui traduit en réalité une insécurité sur de nombreux plans. En politique, cette insécurité résulte de la difficulté des leaders à respecter les règles qu’ils ont eux-mêmes fixées ou acceptées: « syndrome du 3ème mandat » (ou au-delà) ; détournements de toutes sortes ; favoritisme injustifié d’un clan familial, régional ou ethnique ; abus de pouvoirs ; impunité criarde des fautifs ;…Ces abus expriment aussi le refus ou l’incapacité des dirigeants concernés de servir avant tout l’intérêt général, voire même de le définir et de le faire partager par leur population, ce qui vient ajouter à l’insécurité liée à leur comportement. En économie, elle prend la forme de harcèlements fiscaux, de décisions judiciaires sans fondement, d’appels d’offres truqués, parfois même de destruction de biens par l’Etat, mais aussi de l’incertitude dans l’accès à l’électricité pour les entreprises. Au plan social, elle s’exprime par la montée en puissance dans des régions entières du terrorisme et du grand banditisme sans que les Etats, leurs armées et leurs administrations sachent s’y opposer, mais aussi par la déliquescence de services fondamentaux comme l’enseignement et la santé qui sont des préoccupations fondamentales de tous les citoyens, même les plus démunis. La décomposition des valeurs morales, dans des sociétés où le mérite est désormais rarement mis en valeur, et où l’argent facilement et rapidement gagné devient le critère de réussite aux dépens de l’utilité collective, ajoutent encore à cette insécurité des plus humbles.

Un deuxième facteur est celui de l’écart croissant entre une création limitée d’emplois productifs et un nombre d’actifs mal formés et en croissance rapide. L’Afrique subsaharienne est la seule partie du monde où le nombre de naissances par femme est en moyenne supérieur à 4 alors qu’il est descendu à 2, voire moins, sur l’ensemble de la planète. La baisse de ce taux de fertilité est effective mais fort lente, freinée par de nombreux tabous, et il est déjà inévitable, sauf catastrophe que personne ne souhaite, que l’Afrique comptera dès 2030 environ 2 milliards d’habitants, contre 1 milliard en 2010, soit plus de 20% de la population mondiale. Cette population va rester très jeune sur la période : près de 50% du total seront en âge de travailler et des millions de jeunes arriveront sur le marché du travail chaque année. Ces demandeurs d’emplois sont cependant faiblement et/ou mal qualifiés, en raison de l’inadaptation du système éducatif et de formation professionnelle. Ils se heurtent aussi à une offre de travail beaucoup plus modeste, en raison de l’insuffisance des investissements et de la faible intensité de main d’œuvre des secteurs modernes les plus dynamiques. Seules les activités informelles sont largement créatrices d’emplois, mais ceux-ci sont la plupart du temps des « postes » à faible valeur ajoutée (voire « virtuels ») et de survie. Faute d’emplois, le « dividende démographique » issu d’une population jeune et en forte croissance restera donc une illusion qui entraine une insatisfaction et une impatience croissantes de la jeunesse, et encourage l’émigration irrégulière.

Un troisième frein est celui de l’incapacité à soutenir et orienter le secteur privé pour que la création de richesses, que celui-ci est le mieux à même de réaliser, soit la plus consistante possible et la plus profitable à tous. Pour changer la donne, de nombreuses lacunes sont à lever. L’existence de Ministères ou de Départements affectés à une réflexion stratégique comportant une vision globale à moyen terme et des plans d’action pour la concrétiser serait à généraliser. L’arrivée souhaitée de grands investisseurs internationaux doit faire l’objet de négociations au terme desquelles les Autorités seraient capables de préserver au maximum les objectifs fondamentaux du pays. L’encouragement des petites entreprises relevant des secteurs les plus porteurs pour le renforcement de la valeur ajoutée nationale et/ou les créations d’emplois est à mener tous azimuts en contrôlant à chaque fois les coûts supportés et les effets obtenus afin que puisse s’élargir au plus vite la base de l’appareil productif national. Cette ambition apparait suffisamment prioritaire pour qu’y soient mobilisées conjointement les administrations, les grandes entreprises existantes et les institutions financières locales au profit d’actions de formation, de financement, de régionalisation des importations, …

Un dernier obstacle à lever devrait être celui de l’inadaptation actuelle des politiques publiques de soutien au développement, trop souvent fondées sur des idéologies ou des modes tenant insuffisamment compte des réalités africaines et de l’évaluation du passé. L’exigence d’une démocratie à l’occidentale posée par les grands Partenaires Techniques et Financiers (PTF) pour le versement de leurs contributions conduit souvent à la présence de dirigeants élus par des minorités et faisant passer l’intérêt général du pays après quelques intérêts particuliers, ce qui empêche l’atteinte des objectifs visés. L’accent mis sur le soutien apporté à des « nations fragiles », qui vise très logiquement à compenser la faiblesse des moyens financiers de celle-ci, n’a que rarement les effets escomptés en raison des détournements de cibles observés par suite de la mauvaise gouvernance de ces pays. La nécessité pour la plupart des PTF de passer par les Etats pour débourser leurs fonds génère des circuits financiers plus longs et pouvant être minés par d’importantes déperditions. La nature et la grande envergure des projets privilégiés par les bailleurs de fonds n’ont pas toujours les effets de levier les plus performants en matière de création de richesses ou d’emplois, par rapport à ceux qu’offriraient des actions plus modestes mais plus vite mises en œuvre, mieux ciblées et directement négociées avec les populations concernées.

Ces quelques blocages, et ceux qu’on pourrait ajouter au regard d’autres aspects du contexte subsaharien, montrent que les obstacles recensés sont surtout structurels. Leur levée suppose une énergie farouche sur de longues périodes de temps, et leur complexité s’apparente souvent à des noeux gordiens. Pourtant, pour chacune de ces difficultés centrales, des changements apportés en quelques domaines précis pourraient avoir un effet d’entrainement susceptible d’ouvrir d’autres verrous.

Il en est ainsi pour la « mise à niveau » de la gouvernance des Etats, qui serait sans conteste une avancée décisive, En la matière, une transformation technique consistant en l’accélération et l’extension de la digitalisation des administrations constituerait sans doute un garde-fou particulièrement utile. Le cadastre foncier, les déclarations fiscales par les contribuables, la paie des fonctionnaires, les paiements aux assurés sociaux de leurs indemnités ou retraites, le recouvrement des impôts et des douanes, le recensement des populations, les fichiers électoraux sont autant de domaines où l’automatisation des données est parfaitement rôdée et peut être appliquée partout. Un nombre croissant de pays africains y recourt d’ailleurs maintenant avec satisfaction. Les progrès de l’informatique et de la gestion du « big data », la baisse des coûts de nombreux matériels, l’intérêt manifesté par les jeunesses africaines pour les nouvelles technologies devraient faciliter la mise en œuvre de ces programmes. Ceux-ci auraient pour avantage de restreindre les possibilités de détournements et de fraudes, en réduisant au minimum les contacts des administrés avec les fonctionnaires. Il en résulterait une meilleure maîtrise des dépenses publiques, une probable croissance des recettes de l’Etat et une plus grande fiabilité de données essentielles des patrimoines publics. Une seconde mutation pourrait être l’acceptation par les pouvoirs publics d’une « cogestion » des budgets d’investissements relevant de quelques programmes sociaux essentiels -santé et éducation notamment- et financés majoritairement par les PTF. Ces programmes seraient placés sons la responsabilité conjointe des Etats, des PTF et des secteurs privés nationaux pour empêcher les déperditions de fonds trop souvent constatées.  Une troisième évolution pourrait être le renforcement des organisations locales de défense de la société civile : grâce aux nouvelles possibilités offertes par des réseaux sociaux de plus en plus présents et performants, ceux-ci seraient alors un contrepoids de taille aux abus possibles des pouvoirs politiques et de leurs représentants. Ces quelques canaux de transformation de l’état des lieux peuvent d’ailleurs s’épauler mutuellement.

Pour ce qui concerne les emplois espérés, qui assureraient à la fois création de valeur et pouvoir d’achat suffisant, plusieurs créneaux pourraient être privilégiés au profit de secteurs à forte intensité de main d’oeuvre. Le premier est celui des activités agricoles « largo sensu » -agriculture, élevage, pêche, sylviculture, toutes transformations de ces produits- principalement tournées vers la consommation locale. Leur croissance maximale dans des conditions rationnelles et équilibrées satisferait aussi à de nombreux autres objectifs : amélioration de l’indépendance alimentaire des pays, création d’emplois et distribution de revenus dans les campagnes, lutte contre la désertification et le dérèglement climatique, création de centres d’activité et de vie dans des espaces actuellement délaissés, meilleure maîtrise de l’urbanisation. La large disponibilité de terres arables dans beaucoup de pays, la présence d’une population de paysans composant une fraction importante des actifs sont des atouts de base pour une telle stratégie. Celle-ci pourrait bénéficier de l’appui d’entreprises internationales relevant de ces secteurs, qui possèderaient à la fois toute l’expérience nécessaire, mais surtout un fort appétit dans la recherche, de façon à faire bénéficier les pays hôtes des produits et méthodes de production les plus innovants et les mieux adaptés à l’environnement et au marché local. La France possède par exemple de longue date nombre d’acteurs de haut niveau bien placés pour de telles interventions. Sur place, les Etats auraient à veiller aux investissements requis pour l’amélioration des conditions de transport, de stockage et de commercialisation de ces productions et, éventuellement, à la mise à disposition de terres supplémentaires. Sur un autre plan, le secteur de l’habitat économique -et non social pour éviter de trop lourdes subventions des Etats- pourrait être une autre cible prioritaire en raison de la forte utilisation de main d’œuvre, qualifiée et non qualifiée, qu’il implique. Le lancement de programmes importants de construction et de réhabilitation de logements contribuerait en même temps à pousser à la baisse le chômage, à réduire le gap de logements et à consolider un pacte social dans les nations bénéficiaires. Il suppose en échange que les Etats apportent une impulsion suffisante au financement de ces programmes qui constitue encore un handicap essentiel pour leur mise en œuvre.

Pour le renforcement d’un secteur privé performant, troisième visée critique à poursuivre, trois initiatives fortes pourraient aboutir à des changements significatifs à moyen terme. La première pourrait consister dans un appui à grande échelle et multiforme aux petites entreprises des pays africains. L’exemple des autres régions du monde montre bien que c’est par le renforcement progressif de ces strates de l’appareil économique et par l’émergence de quelques champions que se concrétise le développement. L’intérêt croissant des PTF vis-à-vis de ces créneaux en Afrique confirme l’espoir qu’ils suscitent. Il s’agirait donc de réaliser ici un « big bang », en multipliant massivement et rapidement les projets consacrés à ces « micro-acteurs » privés, autant pour le financement de leur préparation ou de leur première période d’activité que pour leur encadrement comptable, juridique, fiscal ou la formation de leurs équipes. Même si la sortie de l’informel s’avère souvent problématique pour ces investisseurs, la petitesse et la diversité de ces cibles individuelles sont un important facteur de réduction du risque de telles actions, tandis que leur enjeu peut être décisif. Une autre nécessité est la reconnaissance concrète par les dirigeants politiques et toute l’administration que les acteurs économiques sont essentiels pour l’atteinte des objectifs d’amélioration de pouvoir d’achat et de bien-être que les Etats promettent aux citoyens. Si cette conviction est sincère, elle devra se traduire par l’utilisation des leviers légaux, administratifs, fiscaux, juridiques pour soutenir les actions du secteur privé, dès lors que celui-ci respecte les cadres établis, tout en le contrôlant selon des règles de bonne gouvernance. Enfin, et curieusement, une dernière initiative relève de la capacité des pouvoirs publics à mener davantage leurs actions économiques dans un cadre régional plutôt que national. L’élargissement des transferts de compétences aux Unions régionales en matière économique, assorti des moyens financiers adéquats pour accomplir ces missions, permettrait d’obtenir une répartition géographique plus harmonieuse des investissements productifs -et donc des emplois- au sein de toute la zone, d’encourager les commerces intrarégionaux, de mieux connaitre les attentes des entreprises pour une fiscalité équitable et favorable à la croissance économique, d’impulser la mobilisation de financements privés nécessaires.. Cette gestion régionale pourrait aussi faciliter la « bonne gouvernance » économique en ces domaines sensibles, comme la présence d’autorités régionales facilite souvent la bonne gouvernance dans le secteur financier.

Un dernier progrès consisterait à abandonner définitivement l’assimilation de l’Afrique à un espace uniforme, où le développement pourrait se réaliser partout en même temps, au même rythme et selon le même modèle. La situation des pays africains s’est nettement différenciée depuis les indépendances sous l’effet du temps et des impacts, conjugués mais divergents, des tempéraments et structures nationales, des régimes politiques adoptés, des richesses naturelles locales à exploiter ou transformer, de la priorité donnée ou non à l’économie. Certaines nations restent encore embourbées dans des difficultés politiques, sociologiques, sécuritaires,.. qui ont ralenti les mutations nécessaires et sont redevenues prégnantes après la décennie d’espoir 2005/2015. D’autres ont réalisé au contraire d’importantes transformations structurelles, qui les ont placées sur des trajectoires plus favorables à la poursuite d’une croissance régulière et soutenue. Ce constat doit conduire à un réajustement des stratégies d’aide publique internationale et bilatérale sur le continent, de façon à améliorer l’impact de cet apport de ressources, indispensable mais en constante réduction sous sa forme actuelle dominante de subventions. Trois niveaux peuvent être évoqués. D’abord, une plus grande concentration vers les pays ayant déjà réalisé les meilleurs progrès et donnant les meilleurs gages d’une utilisation efficiente des capitaux reçus, alliant la performance des créneaux retenus et l’inclusivité des bénéficiaires finals. Cette coopération financière pourrait alors prendre avant tout la forme de prêts et donc être plus conséquente. Ensuite, assortir cette priorité d’une responsabilité donnée aux pays récepteurs dans la constitution d’unions régionales à forte cohésion, capables d’accélérer dans ces espaces la dissémination des bonnes pratiques sur tous les plans, de répartir le plus équitablement possible dans chaque zone les investissements productifs et d’infrastructure, d’éviter les écarts intrarégionaux excessifs de prospérité et de bien-être entre pays et territoires. Cette action pourrait d’ailleurs compenser la moindre priorité accordée au soutien direct des pays « fragiles ». En troisième lieu, profitant du rôle accru repris par les grands Etats dans la période récente, associer au service de ce double objectif les moyens financiers, humains et techniques du plus grand nombre possible de grands agents économiques internationaux pour renforcer l’effet de levier de tels programmes régionaux et nationaux, en s’appuyant sur la convergence entre les intérêts particuliers de tous ces acteurs et l’intérêt général de la planète. La satisfaction des besoins liés à la vaccination contre le Covid-19 constituerait un bon exemple de l’intérêt d’une telle coopération

Comme on le voit, le « rebond » des pays africains dépend d’abord d’eux-mêmes, de leurs dirigeants comme de leurs administrations, de leurs entreprises et de leurs citoyens. Mais il ne peut s’opérer en vase clos, sans une coopération mieux conçue avec tous les partenaires étrangers au continent. Face aux multiples pressions de l’instant et à la complexité de certaines difficultés, il faut rechercher les pistes de solutions qui permettraient de « faire bouger les lignes » et de commencer à démêler l’écheveau des blocages, de façon progressive mais irréversible. Même si cette évolution prend inévitablement du temps, chaque étape gagnée peut dégager des bénéfices immédiats tout en faisant progresser l’ensemble vers une structure plus harmonieuse et efficace. La stratégie exige toutefois que chaque acteur ait pleine conscience de l’urgence des actions à mener et conduise celles-ci avec détermination et méthode. L’importance et la multiplicité des défis actuels justifient que chacun fasse tous les efforts possibles pour respecter ces conditions.

 

Paul Derreumaux

 

Article publié le 17/11/2021

 

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Analyse économique et sociale

Covid-19 : Qui va payer ?

Covid-19 : Qui va payer ?

 

Au fur et à mesure que se desserre la menace sanitaire du Covid-19, au moins pour les principales nations économiquement développées, les questions de la relance économique et de la résorption des grands déséquilibres budgétaires reviennent à l’avant-scène des préoccupations et des politiques. Sur qui pèsera le coût des efforts immenses déjà consentis : les consommateurs, les citoyens, les entreprises ou les Etats ? Le processus est encore en gestation. Il sera dans tous les cas influencé par plusieurs données contextuelles qui se précisent.

Contrairement à ce que certains avaient imaginé -ou espéré-, le « monde d’après » ne sera pas fondamentalement différent de celui d’avant la pandémie : les changements majeurs concerneront des tendances lourdes préexistantes, telles par exemple la montée en puissance des énergies renouvelables, de l’intelligence artificielle ou de la vente par internet, et la persistance de la crise pour les secteurs les plus touchés par celle-ci, et qui doivent être « reconçus », tels l’hôtellerie ou l’aviation. Pour le reste, le système économique et financier mondial devrait être peu différent de ce qu’il était, piloté pour l’essentiel par la recherche du profit maximal et la course effrénée à l’innovation, même si l’utilité globale de celle-ci n’est pas toujours évidente. En revanche, l’environnement devrait être marqué par un retour en force du rôle des Etats à deux niveaux : un plus grand interventionnisme économique dans chaque pays et le renforcement d’alliances régionales.

En second lieu, le rattrapage de la chute du Produit Intérieur Brut (PIB) subie en 2020 – -3,5 % aux Etats-Unis et -7,5 % en Europe – devrait être plus long que prévu malgré la progression rapide de la vaccination : le retour aux données de fin 2019 est désormais plutôt prévu pour la mi-2022 que pour fin 2021. Encore ce scénario peut-il paraître optimiste pour trois raisons : la relance est souvent handicapée par des retards dans les délais d’approvisionnement des entreprises en matières premières ou semifinies ; la reconstitution des équipes s’avère souvent difficile et provoque des déficits de personnel et des décalages dans la remontée en puissance des entreprises ; la menace du Covid-19 demeure présente et pourrait encore être pénalisante.

Le retour à la croissance est aussi en partie dépendant des politiques monétaires suivies par les pays concernés. Or, aux Etats-Unis comme en Europe, la situation demeure caractérisée par des taux d’intérêt fort bas -voire nuls ou même négatifs- et de très larges facilités de refinancement offertes par les Banques Centrales, en particulier pour les emprunts émis par les gouvernements pour la couverture de leurs dépenses. Ces emprunts sont en conséquence souscrits sans risque, notamment par les grandes banques, qui peuvent reconstituer aisément leurs ressources à tout moment, et souvent avec profit. Lancé pour répondre à la crise économique et financière des années 2007/2008, ce système est en place quasiment sans interruption depuis cette époque. Les liquidités peu onéreuses ainsi injectées expliquent d’ailleurs pourquoi les bourses américaines et européennes ont poursuivi sur la décennie une évolution partiellement déconnectée avec la sphère réelle et se sont vite rétablies, après le plongeon de février 2020, dépassant leur niveau d’«avant-Covid». L’inquiétude des investisseurs devant les signes d’une possible remontée des taux montre bien le rôle de cet environnement monétaire avantageux. Son abandon pourrait être synonyme de nouvelles perturbations dans les économies matures.

Dans le retour à la normale escompté, les premières préoccupations vont être de ramener dans des limites plus strictes les déficits budgétaires massifs tolérés depuis 2020 et de reconstituer la rentabilité et la trésorerie des entreprises durement touchées par la crise. Le redémarrage de la plupart des secteurs économiques et l’existence dans ces pays du Nord d’une masse importante d’épargne des ménages, qui accroit la demande à court terme, sont des facteurs essentiels pour soutenir la croissance en 2021 et 2022. Celle-ci pourrait alors mécaniquement contribuer à l’atteinte des objectifs majeurs : la poussée du Produit Intérieur Brut gonflera les recettes fiscales alors que les dépenses publiques exceptionnelles vont être réduites ; le chiffre d’affaires et les profits des entreprises augmenteront également. Ces éléments prendront cependant du temps, notamment pour ce qui concerne la situation des Etats. Ils risquent aussi de ne pas suffire et d’être accompagnés de deux ajustements simultanés.

Le premier est l’augmentation de la fiscalité. Inhabituellement, le mouvement est venu d’Outre -Atlantique à partir des orientations fixées par le nouveau Président Joe Biden. Arrivé au pouvoir en pleine crise Covid, il a changé radicalement la politique suivie par Donald Trump et a annoncé clairement une hausse des impôts, principalement sur les bénéfices des grandes entreprises et sur les revenus des classes de contribuables les plus riches, essentiellement pour financer un programme de grande envergure des investissements publics. En Europe, où le discours politique récent est resté longtemps hostile à l’alourdissement de la fiscalité, la réorientation est moins affirmée jusqu’ici en raison des retards et des incertitudes qui subsistent sur les plans de relance. La hausse de l’impôt sur les bénéfices, qui suivrait une tendance générale, l’élimination de niches fiscales, l’imposition d’avantages sociaux récemment exonérés sont cependant probables, mais d’autres hausses pourraient avoir lieu pour financer les multiples nouveaux chantiers. Outre ces mouvements propres aux Etats, on note aussi une adhésion collective en faveur d’une hausse de la fiscalité sur les acteurs mondiaux qui ont joué jusqu’ici de la concurrence entre Etats pour échapper au maximum au paiement d’impôts. Les récentes décisions du G7 sur la création d’une taxe d’au moins 15% des bénéfices des plus grandes entreprises internationales partout où elles sont présentes et l’accord européen sur une imposition minimale des GAFA, négociée depuis longtemps, marquent un « changement de pied » dans l’attitude des grandes puissances. Cette approche à l’unisson doit sans doute beaucoup au constat d’une recrudescence des inégalités lors de la pandémie Covid et d’un rejet de l’appropriation individuelle -par quelques sociétés et même quelques individus – de profits gigantesques amassés sans contrepartie équitable et parfois grâce à de l’argent public, comme le financement de la recherche de vaccins. Même si l’application pratique de ces changements se heurte à de nombreuses difficultés et exceptions, le renforcement du poids des Etats et des groupements régionaux face à une mondialisation à outrance et à la prééminence sans retenue des plus grands acteurs économiques devrait être durable. Dans ce nouveau contexte, les Etats traditionnellement les plus dépensiers devront cependant être capables de consacrer ces ressources nouvelles aux investissements publics, souvent en retard, et de resserrer leurs dépenses courantes. La France par exemple, qui a été une des nations les plus généreuses dans la phase Covid, aura fort à faire pour stopper des aides et subventions qui pourraient apparaitre comme des « droits acquis ».

Le second est le retour de l’inflation. Celle-ci connait deux principales stimulations déjà à l’œuvre : les hausses de prix de nombreuses matières premières et produits semi-finis issues de la désorganisation des circuits commerciaux en raison des contraintes sanitaires de la période qui s’achève ; les difficultés de recrutement dans divers secteurs, dans les grandes comme les petites sociétés, après des mois de fonctionnement ralenti ayant fait fuir une partie des personnels, et des politiques généreuses de paiement du chômage partiel. La hausse des prix suit ainsi déjà un rythme annuel de 5% aux Etats-Unis. Beaucoup espèrent que cette poussée sera momentanée et prendra fin avec la période d’ajustement en cours sans déclencher la spirale oubliée des augmentations de prix et de salaires. La tendance pourrait cependant être durable et plus soutenue dans certains cas : stratégies agressives des Etats pour le rapatriement d’activités pouvant conduire à la montée de prix de produits auparavant fabriqués à l’étranger ; reconstitution trop rapide de marges dans certains secteurs, ..La vigilance des banques Centrales, la nervosité des bourses montrent que le risque n’est pas si éloigné. S’il se concrétisait, la hausse des taux d’intérêts qui en résulterait pourrait entraver la croissance réelle de l’économie et placer les Etats endettés dans une possible nouvelle crise financière. Si les Autorités monétaires annoncent à moyen terme une diminution de la politique du rachat systématique de titres (quantitative easing) et une remontée modeste des taux d’intérêt, ces avertissements sont exprimés avec prudence pour limiter les inquiétudes et il n’est pas certain que beaucoup d’entreprises s’y préparent. Pour l’heure, l’hypothèse centrale est encore celle d’un accroissement modéré et durable des hausses de prix, mais celle-ci semble contredite par les faits et sera d’autant plus difficile à atteindre que les Etats tarderont à cesser leurs soutiens aux entreprises. Or, ce comportement d’Etat-providence reste encore très présent, pour éviter toute crise sociale et par suite des incertitudes sur le rebond du péril sanitaire à l’automne.

Malgré l’énormité des déséquilibres et inégalités creusés en 18 mois, le climat global est étonnamment optimiste sur le retour à une situation apaisée de croissance économique retrouvée et d’équilibres macroéconomiques reconstitués. Il est vrai que la résilience montrée par les économies occidentales, au prix de nombreuses souffrances individuelles et d’initiatives publiques inusitées, aidée aussi par la solution vaccinale, rassure dirigeants et citoyens. Les solutions extrémistes remises en avant au plus fort de la crise sanitaire, comme l’annulation de la dette publique déjà refinancée par les Banques Centrales et dans le portefeuille de celles-ci, ne sont plus guère évoquées. Il semble malgré tout difficile d’éviter que le grand « chambardement » que nous venons de vivre, dont l’extension mondiale rappelle par certains aspects la crise de 1929 ou les deux dernières guerres mondiales, ne génère pas des ajustements fiscaux ou inflationnistes d’une certaine ampleur. Ceux-ci pourraient toutefois être acceptables s’ils permettaient d’introduire dans les sociétés « avancées » plus de justice, plus de solidarité et plus de responsabilité vis-à-vis du futur. Une telle ambition serait en particulier de nature à mobiliser fortement une jeunesse inquiète devant les maigres perspectives qui lui sont ouvertes.

Paul Derreumaux

Article publié le 30/06/2021

 

 

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Système bancaire africain

Systèmes bancaires dans l’UEMOA : Mention bien face à la crise

Systèmes bancaires dans l’UEMOA : Mention bien face à la crise

 

Le constat est encourageant. Au vu des Assemblées Générales qui s’égrènent des banques cotées à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM), le système financier de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) a bien résisté, dans l’ensemble, aux conséquences économiques et sanitaires de la crise du Covid-19. Une analyse plus fine met toutefois en évidence trois constats plus précis : une gestion plutôt efficace des banques, un contexte favorable dans l’Union, des incertitudes à attendre en 2021.

Les principaux indicateurs de l’année 2020 montrent d’abord les bonnes capacités d’adaptation des systèmes bancaires à cette situation inédite. Au plan des charges de fonctionnement, le secteur a été de ceux qui ont le mieux appliqué les consignes sanitaires liés à la pandémie -distanciation, généralisation du télétravail- et les équipes ont été assez peu touchées par le Covid-19. Les coûts supplémentaires qui en ont découlé ont été souvent compensés par les mesures d’économie prises en 2020 : restrictions de voyages, mises en chômage partiel, ajournement de recrutements. Les charges d’exploitation ont ainsi connu une hausse limitée, et parfois un repli pouvant approcher 10% du total pour les banques les plus économes.

Au plan des activités, la plupart des banques ont enregistré une progression plus soutenue de leurs ressources de clientèle que de leurs concours à l’économie. La première traduit les efforts des entreprises et des ménages de constitution d’encaisses de précaution dans un contexte de baisse des activités et d’attentisme des investissements. En Côte d’Ivoire, la croissance moyenne des dépôts de la place a été ainsi de 24% sur l’année. Dans les autres pays, des performances comparables ont été atteintes :  + 17% pour l’ensemble du Groupe Orabank,    + 26% pour la Banque Malienne de Solidarité, + 22% pour la BANK OF AFRICA au Burkina Faso par exemple, Les crédits directs en fin de période ont au contraire réduit leur progression du fait du freinage général des échanges internationaux, du ralentissement des économies, mais aussi de la prudence redoublée des banques dans la distribution de nouveaux concours. En Côte d’Ivoire, le total des crédits a progressé de 14%, provoquant un recul de 7% du taux de réemploi des ressources. Dans le Groupe BANK OF AFRICA, les crédits de trésorerie n’ont augmenté que de 5% au Burkina Faso et au Sénégal, et se sont mêmes repliés en valeur absolue au Mali.

Au plan des résultats, les Produits Nets Bancaires (PNB) sont souvent restés proches des niveaux records de 2019 : malgré la tendance au recul des commissions pénalisées par le manque d’affaires nouvelles, les marges d’intérêt ont été préservées, grâce notamment à une fréquente réorientation des concours à la clientèle vers des placements en trésorerie peu risqués, et ont sauvé l’essentiel. Cette résistance a été notée dans tous les pays de l’Union, avec dans chacun d’eux des situations variables des établissements en fonction de leur portefeuille de clients, de leur appétence aux risques et de leur capacité de trouver des emplois alternatifs. La situation est plus disparate pour les Résultats Bruts d’Exploitation, en raison de l’impact des politiques variables suivies dans la gestion des charges courantes, et pour les Résultats Nets. Ceux-ci portent notamment la trace du coût du risque : ce dernier a bien sûr généralement grandi à compter du second semestre 2020. Mais, derrière cette constante, l’impact final a souvent été atténué par l’habileté des équipes à proposer des restructurations acceptables. Les bénéfices dégagés sont donc fréquemment supérieurs à ceux de 2019, comme c’est le cas pour Ecobank Cote d’Ivoire ou Corisbank, ou en repli limité, telle la SGCI, première banque de l’Union. Quelques établissements ont réussi des parcours remarquables, comme Bridge Bank à Abidjan dont les dépôts et les crédits ont crû respectivement de 26% et 17%, qui a atteint ses objectifs budgétaires et dont le bénéfice annuel a fait un bond de 30%. Dans tous les cas, les banques dont les résultats sont déjà publiés distribueront des dividendes voisins, et parfois supérieurs, à ceux de 2019.L’année 2020 n’aura donc pas été ici une année de crise pour le secteur.

Deux principales causes extérieures ont favorisé cette résistance des banques de la région. La première est l’évolution du Produit Intérieur Brut (PIB) de l’Union en 2020 (+0,9%), meilleure que celle de l’ensemble l’Afrique subsaharienne, en recul de plus de 4%. L’absence de confinement généralisé dans l’espace régional, la force des circuits informels, la forte chute des prix du pétrole dont la zone est globalement importatrice expliquent largement cette bonne tenue macroéconomique. Dans plusieurs pays, les entreprises ont aussi bénéficié des actions de l’Etat pour soutenir leur appareil économique ou instaurer des protections sociales exceptionnelles : création de fonds de soutien aux entreprises, notamment de petite taille, report d’échéances fiscales, paiements de « packages » de secours aux populations les plus vulnérables. Dans ces circonstances, elles ont été mieux armées face à la pandémie et les banques en meilleure position pour éviter les déclassements de dossiers.

Surtout, l’Union a été favorisée par une réaction rapide et efficace de la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à travers deux types de mesures. La première est réglementaire, pour alléger en cette période les contraintes pesant sur les banques en la matière : report possible à court terme d’échéances des crédits, sans déclassement de ceux-ci ; baisse des taux pour les adjudications de ressources aux banques ; décalage d’un an dans le durcissement des ratios relatifs aux fonds propres. La deuxième est financière avec les « Bons Covid » dont la diligence de mise en place est à saluer. Ces Bons, émis par les Etats de l’Union, ont apporté à ceux-ci des financements d’une maturité de trois mois au taux maximum de 3,5%, affectés aux mesures d’urgence, et ont été souvent un relais de concours à plus long terme des Partenaires Techniques et Financiers (PTF). L’accord donné aux banques par la BCEAO pour un refinancement intégral possible de ces Bons a permis leur participation massive à la souscription et le succès de ces titres. En un an, quelque 1500 milliards de FCFA ont été ainsi levés par les Etats selon une programmation ciselée. Très opportune pour les Etats, cette initiative a aussi servi les banques dans la recherche d’emplois de substitution à faible risque et dans la préservation de leur compte d’exploitation. Elle a en revanche sans doute peu encouragé le système financier à des efforts exceptionnels vis-à-vis des entreprises en difficultés.

En dehors de l’UEMOA, ces contextes favorables ont souvent manqué, et les résultats des banques s’en ressentent en de nombreux endroits. En Afrique Centrale francophone, le plongeon des cours de l’or noir a provoqué un net recul des PIB des pays concernés : celui-ci a pesé sur les ressources de clientèle, réduit drastiquement les possibilités de crédit et multiplié les exigences de provisions pour créances en souffrance.  Au Kenya, dont le système bancaire est un des plus performants d’Afrique, la crise a été multiforme ; recul de secteurs essentiels comme le tourisme ou l’agriculture, hausse du déficit budgétaire et de la dette extérieure, baisse des flux financiers de la diaspora. Il devrait en résulter pour les banques une hausse sensible des provisions et une nette baisse des bénéfices : – 22% pour la Kenya Commercial Bank, – 42% pour le nouveau groupe National Commercial Bank of Africa (NCBA).

Pour 2021, les perspectives demeurent mitigées. Depuis le deuxième trimestre 2020, les Etats africains ont certes, avec des fortunes diverses, mis en place des parades à la crise économique issue de la pandémie et les appareils économiques ont appris à fonctionner face à celle-ci. Cependant, les appréciations les plus fréquentes tablaient sur un retour à la normale début 2021 et un plein « effet de rattrapage » pendant l’année en cours. Les estimations sont désormais moins optimistes. En Afrique comme ailleurs, beaucoup de nations ont été frappées par une deuxième ou une troisième « vague » de l’épidémie, parfois plus contagieuse ou mortelle, imposant de nouvelles restrictions et freinant la reprise de l’économie. Le rythme de celle-ci est donc encore incertain et le retour à la situation de fin 2019 plutôt reporté désormais à 2022. Si certains secteurs cruciaux pour le continent se portent mieux, comme le pétrole où le niveau d’équilibre actuel est meilleur pour les vendeurs et acceptable pour les acheteurs, des pans entiers comme le tourisme et l’hôtellerie sont encore en souffrance. Des dangers issus de la crise de 2020 restent menaçants. Ils sont macroéconomiques tels les déficits budgétaires fortement gonflés sans espoir de retour à la normale à court terme, un endettement public en hausse généralisée, une croissance du PIB intérieure aux précédentes anticipations, une forte inflation importée pour certains produits. Ils sont aussi microéconomiques avec le risque de faillites d’entreprises plus nombreuses après l’arrêt des aides de l’Etat là où elles existaient et la tentation de certains gouvernements à renforcer la pression fiscale pour résorber les lourds déficits budgétaires.

Dans ce paysage incertain, la zone UEMOA devrait être encore plutôt favorisée. Les dernières prévisions des Autorités régionales retiennent une hausse du PIB de 5,8% en 2021, légèrement supérieure à celle de 2019 et en progrès par rapport aux premières estimations faites en début d’année Emmenée notamment par les bonnes perspectives de la Cote d’Ivoire, « poids lourd » de l’Union, cette progression devrait être assez bien répartie dans les 8 pays de l’UEMOA. Elle serait surtout une nouvelle fois sensiblement supérieure aux résultats moyens de l’Afrique subsaharienne -où une avancée de 3,4% du PIB est escomptée- et permettre la reprise d’une progression du revenu par habitant. Le niveau encore tolérable de l’endettement public, malgré les emprunts contractés en réponse à la crise, en comparaison avec celui de nombreux autres pays africains va constituer un autre atout de la zone. Il devrait être complété par une réduction du déficit budgétaire grâce à la réduction des aides exceptionnelles et la reprise économique.

Ce contexte favorable devrait bénéficier à nouveau globalement au système financier de l’UEMOA. En termes d’activité, une tendance positive, pour les dépôts de clientèle et pour les crédits à l’économie, en lien avec les améliorations macro-économiques, pourrait être ressentie par tous les établissements. En termes de résultats et de profitabilité, l’éventail des situations pourrait être plus large en fonction notamment des politiques suivies par les établissements en 2020 : importance suffisante des efforts de provisionnement et de restructuration des crédits fragiles, intensité des réformes de fonctionnement consenties, niveau des fonds propres après la crise. Sans surprise, ceux qui auront suivi les trajectoires les plus rigoureuses en 2020 seront les mieux armés pour la suite. Les transformations du système financier régional se poursuivent d’ailleurs, annonçant de vraisemblables repositionnements : le groupe BNP continue son repli stratégique et a cédé ses filiales burkinabé et malienne ; cette dernière a été reprise par Atlantic Financial Group, présent désormais dans 4 pays ; Bridge Bank Cote d’Ivoire ouvrira sa succursale sénégalaise en septembre prochain, la BMS malienne rêve d’un troisième site dans l’Union et de suivre les traces de la BDM. Le clan des « outsiders » se renforce donc, promettant de nouvelles confrontations intéressantes pour les années à venir.

Paul Derreumaux

Article publié le 10/05/2021

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Analyse économique et sociale

Afrique : une année « blanche » en 2016 ?

Afrique : une année « blanche » en 2016 ?

L’Afrique subsaharienne connaitra-telle sa pire année depuis une décennie ? En économie, les prévisions de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) ont déjà été abaissées à trois reprises et s’établissent maintenant à 1,6%. En politique, les élections présidentielles de 2016 ne paraissent pas briller dans l’ensemble par leur transparence. Malgré les discours, la lutte contre le terrorisme marque le pas à l’Est comme, surtout, à l’Ouest. La guerre n’a cessé au Sud-Soudan que pour mieux reprendre. Conséquence directe de ces déceptions, l’attrait du continent s’est réduit auprès des investisseurs.

Ces indicateurs déprimants ne peuvent surprendre. Les réformes appelées de longue date –intégration régionale plus marquée, croissance plus inclusive, créations d’emplois beaucoup plus nombreuses, agriculture plus productive, Autorités politiques et administratives plus exemplaires- ne s’observent qu’au compte-gouttes. Leur caractère indispensable est pourtant reconnu. La hausse soutenue du PIB depuis une quinzaine d’années apporte aussi des moyens accrus et une meilleure justification pour leur réalisation, malgré les sacrifices qu’elles peuvent appeler. L’urgence ne semble donc pas avoir été réellement perçue, au-delà des discours électoraux. Dans les pays pétroliers et miniers, la diversification des économies pour une réduction de leur dépendance est restée au second plan face à l’exploitation maximale et souvent inefficace des rentes. Les actes posés pour une coopération régionale plus poussée sont mis en application avec lenteur dans les Unions qui fonctionnent « bien » ; ailleurs, comme en Afrique Centrale, les égos nationaux bloquent tout progrès significatif, aggravant les difficultés économiques. Dans la plupart des pays, le poids de l’industrie est en recul et la révolution agricole se fait attendre.

Le potentiel de développement reste toutefois réel. En Cote d’Ivoire par exemple, cohérence de la vision économique, fermeté de la volonté gouvernementale et priorité donnée à l’action se conjuguent pour de premiers fruits : la croissance du PIB se maintient au-delà de 8% par an et les investissements privés commencent à relayer les investissements publics, notamment pour la transformation locale des produits agricoles. Le Rwanda, l’Ethiopie, la Tanzanie paraissent suivre un chemin analogue avec les mêmes recettes. La probabilité d’une Afrique à deux vitesses est donc devenue élevée : d’un côté, quelques nations les plus attentives aux exigences du développement économique et à un effort collectif ; de l’autre, hélas dominant, des pays englués dans des contraintes liées à l’absence d’une vision stratégique et à la faiblesse de leur « leadership » étatique.

La frontière entre les deux groupes restera cependant poreuse. Dans les nations les mieux placées, le fléau de la corruption et la rapacité d’intérêts particuliers peuvent ralentir, voire inverser, les évolutions les plus positives. Chez les plus fragiles, les forces du changement restent à l’œuvre et acquerront inévitablement un poids décisif : l’explosion démographique, qui va grossir la foule des déshérités si les créations d’emplois ne suivent pas ; les aspirations impatientes de la jeunesse, dont la voix sera majoritaire ; la place grandissante du secteur privé, riche d’initiatives et d’innovations mais aussi exigeant de nouveaux cadres de fonctionnement. A plus ou moins long terme, ces forces s’exprimeront, fut-ce si nécessaire d’une manière violente. L’Afrique, déjà si handicapée, pourra-t-elle faire l’économie d’une telle révolution ?

Paul Derreumaux

Article publié le 27/10/2016

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Analyse économique et sociale

Vive le FCFA?

Vive le FCFA ?

Comme chaque année, à l’approche des réunions de la zone Franc, les procès contre le FCFA fleurissent. Pourtant, cette monnaie commune plus que soixantenaire ne porte pas toutes les responsabilités négatives dont on l’accable. 

Il y a en réalité deux zones CFA –en mettant à part le cas particulier des Comores- et, dans chaque zone, de l’Ouest comme du Centre, la question globale en englobe trois sous-jacentes : celle de la fixité du lien entre le FCFA et l’Euro, celle de la liberté des changes à l’intérieur de la zone concernée, celle de la gestion du compte d’opérations de la zone. Les anti-CFA s’en prennent indifféremment à une ou plusieurs des caractéristiques de la zone en essayant de démontrer les inconvénients qui en résultent. Leur combat semble erroné à deux points de vue : d’abord, le FCFA n’a pas que les handicaps qu’on lui prête si exclusivement ; surtout, les variables monétaires ne sont pas le déterminant premier de la croissance économique.

Si certains inconvénients du FCFA sont réels, il ne faut pas en revanche imputer au système monétaire de la zone franc des pêchés qu’il ne mérite pas. Sur ce point, quatre exemples au moins méritent l’attention.

D’abord, la fixité de la parité avec l’Euro ne signifie pas son immuabilité comme l’a montré la dévaluation de janvier 1994, intervenue pour corriger une parité devenue intenable. Certes, le changement fut brutal, et hélas douloureux pour les populations les plus vulnérables et certaines entreprises importatrices, en raison d’une attente trop longue pour cet ajustement. Mais il a montré que le changement était possible, et utile, sans que soient remises en cause ni la fixité du lien monétaire avec l’Euro, ni l’intégration entre pays d’une même zone. Ce dernier aspect est en effet capital pour le développement futur de l’Afrique. L’approfondissement d’espaces régionaux solides est unanimement admis comme une condition sine qua non de l’émergence économique attendue. Il impose en revanche que les politiques adéquates soient menées pour protéger les secteurs d’activité naissants, pour empêcher les importations frauduleuses, pour éviter les obstacles intra-régionaux non tarifaires, pour faciliter les financements des entreprises innovantes. Ces conditions n’ont rien de monétaire et leur absence condamne la réussite de toute politique industrielle, parité fixe ou non.

La fixité n’est pas non plus nécessairement exclusive de modifications quant à la base de référence. Le rattachement du FCFA à un panier de devises pourrait ainsi avoir un effet stabilisateur en élargissant cette base de référence, même si la structure actuelle de nos échanges commerciaux donnerait une prépondérance de l’Euro dans cette nouvelle devise, qui ne l’éloignerait pour l’instant que modérément du FCFA actuel. Aucune disposition, heureusement, n’interdit aux chefs d’Etats africains de la zone Franc de préparer une telle alternative. Une monnaie commune « autonome » est d’ailleurs à l’étude depuis plus de vingt ans dans la Communauté Economique Des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sans progrès notables et avec une échéance de mise au point qui recule chaque année : la domination du Nigéria, et les craintes que cela implique, sont la cause majeure de ce qu’il faut bien appeler jusqu’ici un échec. La fixation des caractéristiques d’une monnaie pose en effet de nombreux et délicats problèmes qui rendent difficile sa création comme le montre aussi l’exemple de l’East African Community ( EAC): malgré le succès commercial de celle-ci et le bon niveau d’intégration des économies qui la composent, les progrès de la création d’une monnaie commune sont fort lents.

La liberté des changes à l’intérieur de la zone FCFA est également souvent présentée comme un avantage exorbitant des entreprises françaises pour leurs investissements et leurs opérations courantes dans les pays africains de la zone, d’un côté, et un encouragement à la fuite des capitaux africains et une incitation à ne pas investir localement dans les activités productives, de l’autre. Cette « liberté » est d’ailleurs loin d’être totale dans les faits. Les transferts directs entre les deux parties de la zone FCFA sont ainsi particulièrement difficiles et la plupart des transactions de ce type passent par la France qui fait la conversion entre les « Francs » de l’Ouest et ceux du Centre. En même temps, les transferts d’un pays africain vers la France font l’objet de nombreuses demandes de justificatifs par les Autorités monétaires, qui ralentissent les transactions, sont pénalisantes pour les entreprises et interpellent quant à la signification de la liberté de change.  Hors ces « restrictions », les risques soulignés sont certains mais non automatiques pour ce qui concerne le côté africain: leur concrétisation dépend avant tout de la volonté politique des dirigeants et des politiques suivies par les Etats concernés. La zone Franc n’empêche pas la Cote d’Ivoire de conduire actuellement des avancées importantes dans la transformation de ses matières premières agricoles et il n’est pas certain que l’absence du FCFA permettrait que le Mali en fasse autant pour retrouver son rôle de « grenier de l’Afrique ».

Dernière cible des critiques, le compte d’opérations où sont bloquées une partie des réserves en devises de la zone. Pour les détracteurs, le pourcentage immobilisé est considéré comme trop élevé et, contraintes de financement oblige, il est jugé que ces fonds devraient plutôt être mis à la disposition des Etats africains qui en feraient meilleur usage. Ici encore, les arguments sont au moins discutables. Outre qu’il est logique que la garantie de convertibilité s’appuie sur une contrepartie, il est à souligner que le pourcentage contesté n’est pas immuable et a d’ailleurs déjà été modifié. Encore faut-il, pour de nouveaux changements, que les demandeurs disposent d’un dossier solide et en débattent dans les instances compétentes. De plus, les chiffres concernés sont sans commune mesure avec les besoins effectifs des Etats : ainsi, pour la partie Ouest, 50% des réserves actuelles de la BCEAO ne représentent environ que l’endettement supplémentaire des Etats pour une seule année.

Quels que soient ses avantages et ses inconvénients, le FCFA ne peut de toute façon être considéré comme responsable d’une incapacité irrémédiable de la zone franc à atteindre un rythme de développement économique analogue à celui des pays subsahariens qui suivent un autre régime de changes.

Sur le long terme, aucun pays subsaharien n’a suivi une trajectoire de croissance montrant que son système monétaire est sans conteste meilleur que tous les autres. Les performances respectives sont en effet surtout variables selon les conjonctures internationales rencontrées et les politiques intérieures. Même dans la période qui a précédé la dévaluation du FCFA, les pays à taux de change variable ont été durement frappés par la détérioration des termes de l’échange et une baisse du Produit Intérieur Brut (PIB). Selon les périodes de comparaison retenues, les résultats sont d’ailleurs différents et mettent en évidence cette influence prédominante d’autres facteurs. Ainsi, sur les quinze dernières années, le Kenya n’a pris le pas sur la Cote d’Ivoire que pendant une courte période pour le PIB par tête, et l’Union Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) connait depuis trois ans une progression de son PIB supérieure à celle de la plupart des autres régions d’Afrique subsaharienne, particulièrement en 2016. Dans le même temps, et malgré ce même FCFA, l’Afrique Centrale francophone subit pleinement les effets négatifs combinés de la crise pétrolière, de structures économiques peu diversifiées et d’errances politiques, rejoignant ainsi le Nigéria qui est pourtant hors de la zone franc.

Les déterminants du développement économique peuvent être regroupés autour de  trois principales composantes connectées. La première réside dans les données naturelles du pays, allant de la position géographique aux dotations en richesses naturelles en passant par la vitalité démographique. La deuxième est la qualité des politiques économiques mettant au mieux en valeur ces données naturelles : ces politiques concernent aussi bien l’environnement juridique que, entre autres, les ressources humaines, la promotion du secteur privé ou la fiscalité, et elles sont toutes fonction de la qualité du leadership qui les définit et, surtout, les transforme en programmes d’actions adaptés à sa vision à long terme de l’espace national. La troisième est basée sur l’articulation optimale du pays avec le reste du monde, et donc sur sa capacité à faire de son environnement international un atout plutôt qu’un handicap. Le « jeu » consiste  à exploiter au mieux la première composante grâce à deux autres.

La monnaie peut être rangée dans la dernière catégorie au même titre que le degré d’isolement ou d’intégration du pays dans un ensemble régional. Elle est donc un facilitateur de croissance ou un élément de freinage parmi d’autres mais ne peut en aucun cas être à elle seule la cause d’un immobilisme de long terme. Ainsi les retards considérables en République Démocratique du Congo (RDC) ou au Zimbabwe ont bien d’autres causes que leurs dérives monétaires respectives et la correction de celles-ci par la « dollarisation » de leur économie n’a pas supprimé tous les autres maux. A contrario, la stabilité apportée par le FCFA était une base favorable mais pas une condition suffisante pour accélérer automatiquement dans chaque partie de la zone Franc la convergence des politiques économiques et fiscales et la création d’industries de substitution aux importations. La politique de réduction à tout-va des barrières douanières imposée par la banque Mondiale et les inerties des dirigeants ont sans doute davantage que le FCFA détruit les industries naissantes d’Afrique francophone.

Le FCFA n’est ainsi ni une panacée ni un repoussoir. En revanche, l’importance des chocs pouvant résulter de décisions prises sur les monnaies impose de traiter ces questions avec toute la prudence requise. En la matière, les exemples fourmillent des risques que peut générer l’arme monétaire, de l’Europe à l’Argentine en passant par la Chine, et doivent nous inciter à l’humilité. Les progrès dans le développement réalisés dans certaines parties de la zone franc sur les 15 dernières années peuvent conduire à des réflexions sur une amélioration du système en place. La réussite de tout changement d’ordre monétaire sera cependant subordonnée à la mise en œuvre de politiques « réelles » permettant d’exploiter au mieux le nouveau cadre qui serait adopté. Propositions de changement et mesures d’accompagnement sont avant tout de la responsabilité des Dirigeants africains. Hors la volonté de ceux-ci, l’immobilisme a de beaux jours devant lui.

Paul Derreumaux

Article publié le 10/10/2016

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Analyse économique et sociale

Ralentissement de la croissance chinoise : Quel impact pour l’Afrique ?

Ralentissement de la croissance chinoise : Quel impact pour l’Afrique ?

 

L’affaire semble maintenant entendue. La hausse du Produit Intérieur Brut (PIB) de la Chine à des taux annuels régulièrement supérieurs, parfois de loin, à 8% devrait bien faire partie du passé, la question principale étant de savoir si le ralentissement déjà observé va rester modéré et progressif, ou s’intensifier rapidement.

Il parait d’abord étonnant de reprocher à la Chine cet adoucissement de sa croissance. Depuis dix ans, le dynamisme du développement économique chinois a été un des moteurs de la croissance mondiale et a notamment réduit les impacts négatifs de la crise financière et économique de 2008. La crainte des effets d’une « surchauffe » de ce pays par suite de fragilités du système financier, de « bulles » sectorielles prêtes à éclater, de dégradations de l’environnement, d’une nécessaire adaptation du modèle de croissance ont alimenté les analyses des experts durant quelques années et amené beaucoup de ceux-ci à prôner un rythme moins soutenu de cette progression. L’apparente prise en compte par les Autorités chinoises de ces difficultés réelles les conduit à retenir de nouvelles priorités, telles l’augmentation de la consommation intérieure et l’accroissement du pouvoir d’achat qu’elle impose. Celles-ci entrainent logiquement le ralentissement de la hausse du PIB, préconisé par les économistes. Les politiques ont un autre raisonnement : les craintes de fortes répercussions du ralentissement chinois les conduisent à regretter celui-ci pour des considérations essentiellement égoïstes.

Pour l’Afrique, cette peur est encore amplifiée au vu du rôle tenu par la Chine dans la croissance du continent observée depuis une quinzaine d’années. Les bonnes performances d’évolution du PIB de beaucoup de pays africains doivent en effet beaucoup à l’appétit pour les matières premières et les ressources énergétiques nécessaires pour alimenter l « usine du monde » qu’est devenue la Chine. La demande de celle-ci en métaux de toutes sortes, mais aussi en pétrole a entrainé à la fois la forte croissance des exportations correspondantes et la hausse des prix unitaires de ces produits. Pour sécuriser et accroître ses approvisionnements, l’Empire du Milieu est aussi devenu un important investisseur direct pour ces secteurs dans plusieurs pays et a augmenté considérablement les concours financiers aux Etats africains. Il en est résulté pour ces derniers une meilleure diversification possible de  leurs sources de financements et une diminution de leur dépendance à l’égard de partenaires traditionnels  multipliant les exigences préalables à leurs décaissements. En retour, les marchandises et prestations chinoises à bas prix sont maintenant, pour une large part des populations africaines, un moyen d’accès à des produits et services auparavant inabordables, et ont contribué à améliorer le mode de vie du plus grand nombre. De même, de grandes entreprises chinoises, spécialement dans le bâtiment et les travaux publics, ont permis la réalisation de grands chantiers à des prix plus compétitifs. En 15 ans, la Chine est donc devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, avec plus de 250 milliards de USD d’échanges en 2014 et une multiplication de ceux-ci de plus de vingt fois par rapport à 2000. Même si les investissements chinois sur le continent n’ont pas suivi le même rythme, leur stock dépassait 25 milliards de USD dès 2013 et tenait une place déterminante dans certains secteurs comme l’extraction de matières premières et de pétrole. Cette place désormais incontournable de la Chine sur le continent n’est d’ailleurs pas exempte de frictions diverses au niveau local: la manière selon laquelle des contrats de travaux ont été « troqués » contre des fournitures de matières premières, le faible appel aux travailleurs africains sur certains chantiers confiés à des entreprises chinoises ou  l’arrivée surprise en Afrique de l’Ouest de petits commerçants chinois venant concurrencer le secteur informel national sont des exemples de ces difficultés.

Face à l’étroitesse de ces liens économiques, toute décélération du développement de la Chine génère donc a contrario des inquiétudes en Afrique. Ces appréhensions devraient pourtant être limitées pour deux principales raisons.

Depuis quelques années, les moteurs de la croissance africaine se sont diversifiés et intériorisés. Les secteurs des télécommunications, des banques et de tous les types d’infrastructures sont désormais des piliers de cette hausse du PIB aussi importants que celui des mines. Ils ont en outre l’avantage, à la différence de ce dernier, de toucher la quasi-totalité des pays subsahariens. Ils portent en eux, pour des raisons technologiques ou de marché, des gisements de progression tels que celle-ci devrait encore avoir un fort impact au moins à moyen terme. La poussée démographique extraordinaire dans laquelle est entrée toute la zone pour les trente ans à venir sera un autre facteur d’entrainement pour les services, les commerces et l’agriculture, surtout si les réformes nécessaires accroissent la productivité de cette dernière. L’évolution des activités industrielles est plus incertaine et a conduit jusqu’ici à beaucoup d’échecs : les révolutions techniques présentement observées et une révision des stratégies suivies en matière de priorités sous-sectorielles pourraient cependant améliorer les perspectives de ce secteur. En matière financière, même si l’aide publique continue son repli, l’Afrique peut d’abord compter sur un intérêt croissant des investisseurs privés de la plupart des pays du Nord ou des grands émergents, à la recherche de nouveaux projets à fort potentiel de croissance. Les Etats comme les entreprises peuvent aussi recourir de façon croissante aux marchés boursiers et aux systèmes financiers locaux ou régionaux qui se développent et, accessoirement, aux marchés internationaux de capitaux où les liquidités sont pléthoriques. Enfin, au moins dans certains pays, allant par exemple du Rwanda à la Côte d’Ivoire, des stratégies globales et cohérentes de développement, incluant les réformes de structures indispensables, sont établies et effectivement conduites par les Autorités politiques : elles devraient jouer un rôle essentiel d’accélération du progrès.

Dans le même temps, l’apport de la Chine restera sans doute important même s’il perd de sa puissance. Une fois la période d’ajustement passée, le poids du continent dans la fourniture des indispensables matières premières et  ressources énergétiques justifiera d’autant plus le maintien de flux commerciaux intenses que les coûts qui y sont liés pèsent modestement dans les investissements chinois étrangers. Le ralentissement des importations chinoises de biens de consommation frappera beaucoup plus les voisins asiatiques que les économies africaines actuelles. Dans la vaste rationalisation qui marque les nouvelles orientations de la politique économique de la Chine, les pays d’Afrique de l’Est et Australe devraient au contraire garder une place déterminante, voire être relativement plus avantagées. Ces régions sont incluses dans le périmètre des « Nouvelles Routes de la Soie » et devraient donc bénéficier des investissements massifs qui y sont prévus, notamment dans les infrastructures ferroviaires, maritimes, ou énergétiques, qui vont soutenir l’activité des très grandes entreprises chinoises. L’Afrique peut aussi aider la Chine à résoudre certaines de ses difficultés actuelles : les exportations vers le continent de produits finis présentant un bon rapport qualité /prix soutiennent d’importants secteurs de l’économie chinoise ; parallèlement, l’essor dans certains pays d’entreprises industrielles grosses consommatrices de main d’œuvre et appartenant aux investisseurs chinois est un moyen pour ceux-ci de contourner la hausse des salaires dans leur pays et de faire face aux autres économies asiatiques émergentes. L’Ethiopie est l’exemple le plus cité de cette nouvelle synergie sino-africaine « à rebours » mais des velléités identiques apparaissent dans quelques pays d’Afrique de l’Ouest. L’Afrique demeurera donc normalement un enjeu de première importance dans la stratégie économique internationale de la Chine. Le continent continuera d’abord d’être un important champ d’action pour ses entreprises et, comme pour le monde entier, une zone attractive tant par sa démographie que par ses perspectives d’expansion économique. Le Président Xi Jinping l’a rappelé en décembre 2015 à Johannesburg lors du dernier Forum de Coopération Afrique-Chine, avec la promesse que les échanges commerciaux avec le continent seraient portés à 400 milliards de USD d’ici 2020 et des annonces d’investissement visant à rassurer ses interlocuteurs. Par ailleurs, l’Afrique restera un des canaux privilégiés par lesquels peuvent s’exercer les ambitions politico-économiques de la Chine, notamment en matière monétaire : renforcement du rôle du yuan comme monnaie d’échange et de réserve ; adoption du yuan comme devise de référence dans certains pays comme le Zimbabwe.

Malgré la donne économique qui la caractérise aujourd’hui, la Chine devrait donc continuer à être une des grandes courroies d’entrainement de l’économie africaine, en raison du nombre et de l’intensité des liens tissés depuis au moins deux décennies. Cet impact positif pourrait cependant prendre des formes différentes, issues à la fois des nouveaux objectifs chinois et de l’évolution des économies africaines. L’Afrique dispose aussi fin 2015 de leviers de croissance endogènes qui donnent plus d’autonomie à son développement. Sur cette question des relations économiques avec le puissant partenaire chinois comme en bien d’autres domaines, les Etats africains qui auront les meilleurs résultats seront ceux qui ne se seront pas contentés de la « rente chinoise », mais auront réalisé les meilleures réformes pour profiter de leurs nouveaux atouts et limiter les effets négatifs de leur environnement.

Paul Derreumaux

article publié le 05/01/2016

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Analyse économique et sociale

La Côte d’Ivoire est-elle assez « en forme » pour entraîner l’UEMOA.

La Côte d’Ivoire est-elle assez « en forme » pour entraîner l’UEMOA.

L’éléphant d’Afrique s’est remis à barrir au bord de la lagune Ebrié. Croissance soutenue et premières réformes structurelles sont en effet au rendez-vous en Côte d’Ivoire. Si ce mouvement dure et s’étoffe assez pour triompher des nombreux obstacles existants, le pays pourrait être un moteur essentiel pour faire de l’Afrique de l’Ouest une aire privilégiée de développement.

Le Président Alassane Ouattara voulait que le « 3ème Pont » d’Abidjan soit une des réalisations exemplaires de son quinquennat. La réussite de ce pari semble bien engagée. Mené à bien en 25 mois, terminé à la date prévue, réalisé sous la forme moderne d’un Partenariat Public Privé (PPP), cet investissement de 126 milliards de FCFA – près de 200 millions d’Euros – allie impact économique, visibilité politique et mobilisation citoyenne. Son inauguration en grandes pompes a donné aux Autorités une occasion exceptionnelle de communication sur tous ces plans. Il reste maintenant à vérifier que le trafic attendu répondra aux attentes et que le montage financier était pertinent, mais le « coup de fouet » psychologique de cette réalisation et l’impact d’autres projets en cours devraient faciliter cette issue positive.

En cette fin 2014, la Côte d’Ivoire termine donc trois années de rebond spectaculaire. Après dix années d’incertitudes et la guerre de début 2011, le pays a renoué avec une croissance économique très soutenue : le Produit Intérieur Brut (PIB) a ainsi progressé de 9,8% en 2012, 10% en 2013 et sans doute au moins 8,5% en 2014. Cette performance s’est bien sûr appuyée sur le rattrapage des années de crise et, comme en nombre de pays, sur le lancement par l’Etat d’importants chantiers d’infrastructures et sur quelques secteurs dynamiques comme les télécommunications et la finance. Toutefois, la Côte d’Ivoire a l’avantage de compter aussi deux atouts majeurs.

Le premier est celui de sa structure économique, sans doute l’une des mieux équilibrées de l’Afrique de l’Ouest. Le pays est d’abord et entend rester une grande puissance agricole. L’agriculture représente en effet près de 30% du PIB national et est une large pourvoyeuse de devises grâce à ses exportations. Premier pays au monde dans la production de cacao, avec environ 40% de la récolte totale de cette denrée, la Côte d’Ivoire figure aussi parmi les ténors internationaux pour l’hévéa, l’huile de palme, le cajou et, à un degré moindre, le café et  le coton. Ce qui constituait la principale substance du « miracle ivoirien » conçu par le Président Félix Houphouet Boigny reste donc toujours en place. Les réformes en cours des principales filières et les investissements des plus grands groupes internationaux concernés, en particulier dans la transformation du cacao, accroissent encore les perspectives. L’industrie est un second pilier : le pays possède l’appareil industriel le plus puissant et le mieux organisé de l’Afrique francophone. Centré sur les industries de transformation, sa compétitivité s’est certes dégradée, faute d’investissements, durant la longue période de ralentissement puis de crise. Mais la base reste présente et sans véritable concurrence régionale, et  les fondamentaux sont prometteurs à court terme. Le fort accroissement démographique, l’intensification de l’urbanisation, la reprise d’une hausse des pouvoirs d’achat, tant dans le pays que dans l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), ouvrent des perspectives jamais observées, notamment pour l’agro-alimentaire. De premiers investissements internationaux devraient confirmer rapidement cette nouvelle attractivité. Le secteur minier et énergétique, moins développé, connait lui-même une embellie : nouvelles mines d’or, importantes centrales à gaz par exemple, mais aussi exploration pétrolière et production d’autres métaux -.

Le second point fort est celui d’indicateurs macroéconomiques essentiels. Le montant de la dette publique extérieure, un des points noirs majeurs des deux dernières décennies, a été ramené depuis 2012 en deçà de 30% du PIB grâce à l’annulation de près de 80% de l’encours antérieur. Réduisant fortement la charge correspondante sur le budget de l’Etat, cette évolution autorise aussi le Gouvernement à être plus actif dans la recherche de ressources pour les investissements de relance. La Côte d’Ivoire a ainsi pu se présenter sur le marché international des capitaux en 2014 et y lever un emprunt à moyen terme de 750 millions de dollars US, signe de la confiance revenue des marchés vis-à-vis du pays. Le solde budgétaire primaire, redevenu à l’équilibre,  témoigne de l’évolution favorable des recettes fiscales et facilite ce recours accru à l’endettement. Enfin, la Côte d’Ivoire est le seul pays de l’Union à avoir de longue date une balance commerciale structurellement positive, grâce notamment à ses exportations agricoles, ce qui lui permet de faire face plus aisément au surcroit d’importations liées aux investissements.

Ces données ne doivent pas occulter toutes les difficultés restant à résoudre. Malgré l’impulsion donnée par l’Etat, le taux global d’investissement, qui atteint maintenant 18%  du PIB, reste sensiblement en dessous de la moyenne subsaharienne et est insuffisant pour maintenir à long terme le taux de croissance actuel du PIB. Le secteur privé n’est en effet pas encore au rendez-vous autant qu’il l’est annoncé et les retards sont nombreux, tant dans le démarrage des projets prévus que dans leur rythme de réalisation. Ces lenteurs résultent au moins partiellement des dysfonctionnements de l’administration, d’autant plus remarqués que celle-ci est plus sollicitée par une activité économique en hausse, et des graves faiblesses de la  sécurité foncière. Les difficultés de gouvernance ont d’ailleurs été soulignées par les Partenaires financiers et risquent d’entraver de plus en plus le mouvement que veulent imprimer les plus hautes Autorités de l’Etat. L’endettement intérieur public a fortement augmenté dans les dernières années, tant vis-à-vis des entreprises que du marché financier, et le règlement à bonne date des échéances est parfois difficile ou exige des reconductions d’emprunt, illustration de la persistance des contraintes budgétaires de trésorerie. Malgré les efforts signalés ci-avant, le poids des recettes fiscales dans le PIB demeure modeste, en particulier face à des besoins de ressources qui croissent rapidement avec les ambitions économiques du pays. Malgré les améliorations récentes, le PIB par tête remonte à peine à celui des années 2000. Il est donc fondamental pour l’Etat de corriger dans les meilleurs délais ces différentes faiblesses et d’accélérer les réformes institutionnelles. Celles-ci devront viser tout spécialement le retour à une administration plus performante, l’encouragement du secteur privé formel, la facilitation des investissements de compétitivité, l’obtention d’une croissance plus inclusive. Ces défis exigent du temps pour être relevés : il sera donc important que la prochaine élection présidentielle ne brise pas la volonté actuelle de les mener à bien. Alors seulement, les progrès actuels seront pérennisés et la Côte d’Ivoire pourra être un véritable pôle de développement en Afrique.

Car les enjeux dépassent effectivement le pays. Malgré  un réel effritement, la Côte d’Ivoire, avec quelque 35% du PIB de l’Union, en reste la principale composante. Le retour en cours de la Banque Africaine de Développement (BAD) à son siège d’Abidjan, autre réussite symbolique de l’équipe en place, contribue aussi à rehausser la notoriété du pays. Il en est de même du rôle clé que la Côte d’Ivoire a tenu ces dernières années dans diverses institutions régionales. Ce leadership psychologique se double de fondements économiques: croissance la plus vive des pays de la région depuis trois ans, appareil économique le plus diversifié, fort engagement des Autorités dans l’atteinte des objectifs économiques. Ces atouts font que la Côte d’Ivoire peut d’abord largement tirer profit de la carte régionale, comme le montrent quelques exemples. L’industrie ivoirienne est la mieux placée pour répondre aux besoins croissants de consommation des populations des pays voisins. Grâce aux progrès dans l’interconnexion des réseaux, la production nationale d’électricité, qui dépasse les besoins immédiats, peut être exportée et atténuer les gaps cruciaux de quelques pays voisins. L’avance actuelle dans certains secteurs, comme celui de la grande distribution, attire des investissements étrangers qui, en cas de réussite, pourront être reproduits ailleurs dans l’Union.

Mais le poids régional de la Côte d’Ivoire fait aussi que celle-ci peut servir de courroie d’entrainement pour les autres nations de l’UEMOA, par les références qu’elle apporte comme par les opportunités qu’elle offre. Le pays est ainsi à ce jour l’un des seuls de l’Union où la « transition démographique » semble esquissée alors que cette question de la population est cruciale pour l’UEMOA qui devrait dépasser les 220 millions d’habitants en 2050. Il peut aussi, dans l’Union, offrir des débouchés accrus aux productions agricoles de certains membres, augmenter les opportunités d’emplois de services qualifiés pour d’autres. Il peut encore être l’animateur de grands projets régionaux d’infrastructures.

Après une décennie de croissance généralisée en Afrique due à l’immensité des retards à combler, la période à venir devrait être marquée par une plus grande différentiation des futurs progrès selon les pays ou les régions économiques, en fonction de la qualité de leur vision à moyen terme pour l’exploitation optimale des richesses locales, et de l’intensité des réformes pour lever tous les handicaps existants. Dans cette phase, l’Afrique de l’Ouest francophone pourrait être une des zones favorisées dès lors que deux conditions sont remplies. D’abord, en Côte d’Ivoire, la consolidation des points forts du pays, d’une part, et l’élimination à marche forcée des  obstacles à la libération des énergies nécessaires à un développement accessible à tous, d’autre part. Ensuite, dans l’UEMOA, une accélération et une multiplication des mesures et une mobilisation plus marquée de tous les Responsables, en vue d’une intégration forte, juste et solidaire. Alors le dynamisme de chacun profitera à tous et le bien-être de la communauté régionale pourra dépasser celle de chacun des Etats qui la composent.

Paul Derreumaux

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Afrique subsaharienne : le point manquant de croissance enfin au rendez-vous ?

Afrique subsaharienne : le point manquant de croissance enfin au rendez-vous ?

Les Etats d’Afrique subsaharienne s’enorgueillissent avec raison d’avoir renoué avec la croissance depuis plus d’une décade. Les taux actuels de progression restent cependant insuffisants pour une augmentation suffisamment rapide du produit par tête. Le point minimum de croissance manquant semble en revanche aujourd’hui à portée de main si certaines conditions sont remplies.

Le bilan économique des années 2000/2013 tranche très positivement en Afrique subsaharienne avec celui des deux décennies précédentes, comme le soulignent eux-mêmes les tuteurs et les partenaires du continent. Sur la dernière période, le Produit Intérieur Brut (PIB) a en effet augmenté annuellement en moyenne de 5%. Le progrès que traduit ce chiffre peut également s’apprécier par quelques autres indicateurs, tels notamment la nette réduction de la dette publique extérieure et une meilleure maîtrise de l’inflation. De plus, même si cette hausse du PIB est bien sûr variable selon les pays, leurs avantages naturels et leurs politiques économiques, elle a touché peu ou prou l’ensemble du sous-continent, à l’exception des quelques rares nations restées en état d’instabilité politique permanente sur cette longue période.

Une analyse plus fine montre en revanche une situation moins enthousiasmante. Ramenée au PIB par habitant, la progression est ramenée à un taux qui dépasse rarement 2% sur la décade écoulée. Un faible nombre des pays concernés étant à court terme sur la voie de la « transition démographique », il faudra donc quelque 15 ans pour que ce produit par tête progresse d’environ 35% et plus d’une génération pour qu’il double. Deux principales raisons expliquent sans doute la difficulté avec laquelle ce rythme de croissance économique a été dépassé. D’abord, la progression observée s’appuie essentiellement sur quelques secteurs devenus performants et faisant l’objet de lourds investissements: mines, télécommunications, banques, infrastructures. De nombreux pans d’activité sont souvent restés à l’écart des transformations récentes, telles l’industrie ou l’agriculture, comme le montre bien pour cette dernière le maintien d’une forte dépendance des taux annuels de variation par rapport à la situation climatologique. En second lieu, les pays subsahariens demeurent caractérisés par d’importantes faiblesses structurelles, en particulier du côté de leurs administrations et de leurs politiques économiques. Les dossiers à gérer sont de plus en plus nombreux et complexes : la mise en œuvre rapide de profondes réformes imprimant un changement des priorités,  des modes d’action et des mentalités est donc indispensable. Cet aspect n’a été que rarement jusqu’ici la préoccupation majeure des dirigeants. Au contraire, on constate souvent un recul de l’efficience des Etats : la corruption, le clientélisme, l’approche clanique, la faible attention portée aux résultats obtenus ont en effet plutôt gagné du terrain et favorisent un  statu quo globalement pénalisant mais favorable à des minorités. Ce n’est donc pas un hasard si les secteurs les plus efficients, cités ci-avant, sont les moins dépendants des contraintes locales, grâce aux réglementations strictes, plus ou moins reliées à des normes internationales, qui les régissent, ou au poids essentiel qu’y jouent de puissantes sociétés étrangères.

Dans les toutes dernières années, certains pays ont réussi à dépasser assez régulièrement ces 5% annuels et à atteindre le seuil de 6% de croissance de leur PIB. Des nations aussi diverses que l’Angola ou  l’Ethiopie, le Burkina ou le Mozambique, le Nigeria ou la Tanzanie se sont ainsi illustrées depuis 2010. Quelques-unes sont même régulièrement citées comme des « lions» africains dont la croissance économique, parfois supérieure à 8%, avoisine les records établis par quelques grands pays devenus émergents. Les motifs de cette nouvelle récente poussée sont variables, et parfois accidentelles en raison d’un rattrapage après des années de guerre ou de crise comme au Libéria ou en Sierra-Léone. Mais les facteurs purement économiques semblent prendre de l’ampleur. Trois d’entre eux paraissent essentiels : le poids du secteur minier et pétrolier, qui a gardé ces dernières années un niveau d’activité et de prix satisfaisant ; l’importance et le caractère judicieux des investissements en infrastructures, qui soutient immédiatement l’augmentation du PIB et améliore à terme la compétitivité de l’ensemble des secteurs ; enfin, l’insertion du pays dans une zone d’intégration économique, et si possible monétaire, qui facilite l’expansion des marchés et favorise la croissance des entreprises les plus performantes dans une compétition plus vive. Ces éléments sont rarement tous réunis, surtout de façon durable. Mais la corrélation entre l’intensité et la permanence de leur présence, d’une part, et la vigueur de la croissance, d’autre part, est certaine et forte.

Ce pas en avant supplémentaire pourrait s’étendre à un nombre plus large de pays si ces données montent en puissance. La Banque Africaine de Développement (BAD) ne s’y trompe pas et son Président a récemment appelé à ce que ce « point de croissance » supplémentaire soit rapidement la norme.

Il parait en outre possible dans certains cas d’aller plus loin sans tarder et de viser une progression annuelle du PIB de 7%. Le Nigéria, « locomotive » actuelle du continent africain, devrait atteindre ce  seuil en 2014 pour la deuxième année consécutive. Il en serait de même pour la moyenne réalisée par les huit pays de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), notamment grâce à la vive impulsion de la Côte d’Ivoire, après les 6% déjà observés dans l’Union en 2013. A l’échéance de quelques années, les prévisions dominantes sont toujours optimistes puisqu’on annonce que 13 des 25 pays qui croitront le plus vite d’ici 2017 seront subsahariens avec des taux minimaux annuels de progression de 7% (1).

Ce saut quantitatif mérite de devenir un objectif essentiel pour le continent: avec un taux de croissance annuel du PIB de 7%, il faudrait en effet deux fois moins de temps, soit à peine 15 ans, pour que le revenu par habitant double, toutes choses étant égales par ailleurs, ce qui aurait des effets de première importance pour tous les citoyens. Un tel résultat implique cependant de lourdes contraintes.

Il faut d’abord que se prolongent les facteurs positifs qui ont été à l’œuvre ces dernières années. Pour certains, tel le rôle moteur joué par un secteur minier en expansion, l’évolution de la situation économique mondiale sera déterminante : les données actuelles en la matière ainsi que la multiplication des découvertes récentes de nouveaux gisements en Afrique autorisent un optimisme mesuré sur ce point. Pour les autres, le continent tient en ses mains les principales clés de la pérennité de cette embellie. Il lui faut notamment redoubler d’efforts pour le renforcement de ses capacités énergétiques tout en poursuivant l’amélioration de ses infrastructures de transport et urbaines. Il peut aussi approfondir la coopération et l’intégration régionales au sein des Unions déjà existantes afin de réaliser des économies d’échelle, d’éviter les double-emplois, d’harmoniser les réglementations et les politiques et d’insuffler davantage l’esprit d’appartenance à une même communauté globale, autant d’orientations qui seront des facilitateurs pour la création de valeur économique et de progrès social. Le discours intègre déjà partout cette approche ; les actes le font souvent moins fort et moins vite en beaucoup d’endroits.

Si l’Afrique subsaharienne a besoin de ces accélérateurs pour gagner en rythme de croissance, elle doit aussi desserrer les deux freins majeurs, cités plus haut, qui ralentissent son évolution. La consolidation en force et en productivité de secteurs essentiels, et en particulier de l’agriculture, est un de ces pré-requis. Les actions conduites sont nombreuses et l’appui des partenaires techniques et financiers, institutionnels ou non gouvernementaux, souvent déterminé et bien-fondé. Cependant, les meilleures initiatives sont en général trop dispersées et à trop petite échelle, et manquent souvent cruellement de la priorité du soutien public local: leur effet d’entrainement n’acquiert donc pas toute la puissance nécessaire. Les projets originaux du Burkina Faso -pôles de croissance agricole intégrés, comme à Bagré – et du Niger – l’Initiative 3N (Les Nigériens Nourrissent les Nigériens) aux modes d’action transversaux –  seront des tests très utiles de l’impact créé par un fort engagement des Autorités nationales. Car c’est bien à ce niveau que l’évolution parait la plus difficile. Le diagnostic est hélas clairement posé depuis longtemps par la quasi-totalité des praticiens du développement, et les plus hautes Autorités des Etats l’admettent généralement dans leurs discours d’investiture en promettant de vastes changements. Mais les réalisations sont rares et insuffisantes. C’est à la fois une question de volonté et de courage politique, de rythme et de profondeur de réformes, de rareté des expériences requises chez les élites administratives,  de méthodes de travail : face à ces exigences, les blocages sont généralement trop résistants..

Les Etats qui arriveront à atténuer au maximum ces handicaps seront donc les mieux placés pour gagner ce taux supplémentaire de croissance qui semble de plus en plus atteignable et qui ferait toute la différence. Ceux qui, en particulier, sauront concevoir une vision à long terme pour leurs pays, soutenue par une planification à moyen terme performante, et restaurer la fiabilité et la crédibilité d’administrations défaillantes, seront très certainement les mieux placés dans la course à la croissance. La Côte d’Ivoire, le Kenya et l’Ethiopie pourraient faire partie de ces heureux élus. Ceux qui, enfin, ont la chance de se trouver dans une Union régionale solide et allant de l’avant, dans laquelle se trouverait une nation dominante en croissance soutenue, pourraient profiter de ces atouts même si leurs propres spécificités ne sont pas optimales : les membres de l’UEMOA ont une chance de se trouver dans cette situation.

Restera ensuite à répartir au mieux les fruits d’une croissance ainsi renforcée. Ce sera l’objet d’un autre challenge tout aussi pressant….

(1) Revue Deutsche Bank, juillet 2013

Paul Derreumaux

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Analyse économique et sociale

Bonnes ou mauvaises nouvelles d’Afrique : qui va l’emporter ?

Bonnes ou mauvaises nouvelles d’Afrique : qui va l’emporter ?

L’année 2013 ne s’est pas très bien terminée sur le continent. Dans tous les médias, internationaux comme locaux, les grands titres ne sont plus centrés sur la croissance résiliente du continent mais sur les guerres et les crises qui frappent certains de ses Etats. Centrafrique et Sud-Soudan, où les tensions sont devenues meurtrières et les évolutions difficilement prévisibles, font bien sûr la une des grands journaux et des télévisions. Mais dans de nombreux autres pays, la fragilité est souvent remise au premier plan. En Afrique du Sud, qui représente près de 25% du Produit Intérieur Brut (PIB) de l’Afrique et la seule nation déjà considérée comme économiquement émergente, l’après-Mandela inquiète et beaucoup se demandent comment évoluera, en économie comme en politique, la « nation arc-en-ciel ». Au Mali, la réunification effective du pays reste en butte à des obstacles de fond tandis que le redémarrage des investissements s’effectue très lentement. En Côte d’Ivoire, la politique de réconciliation nationale est jusqu’ici peu convaincante, ce qui réduit l’impact positif des réformes structurelles engagées et des grands chantiers déjà lancés. Au Niger, le taux de croissance « à la chinoise » obtenu en 2012, soutenu par les débuts d’exploitation du pétrole et la mobilisation bien structurée d’importantes ressources extérieures, n’a pas empêché une crise politique récente. Au Cameroun et au Nigéria, le terrorisme rampant perturbe toujours des parties entières du territoire des deux pays. Au Kenya, le récent attentat terroriste de Nairobi et l’épée de Damoclès du jugement du Président et de son Vice-Président par la Cour Pénale Internationale (CPI) atténuent l’attractivité sur les investisseurs de ce pays au puissant potentiel et aux bonnes performances économiques. Dans la Somalie voisine, la guérison longtemps espérée de cette nation martyrisée est encore faiblement visible. A Madagascar, il aura fallu quatre ans pour espérer une sortie de crise qui est encore incertaine.

Ces exemples pourraient encore être multipliés. De ceux-ci émergent clairement quelques conclusions générales. D’abord, la montée, maintenant admise par tous, du risque alliant terrorisme et brigandage de grand chemin : très présent dans le Sahel et sur les voies maritimes, ce danger menace d’autres pays et peut, de cette base, déborder sur l’Europe. Cette question sécuritaire vient parfois s’envenimer localement de querelles religieuses, tribales ou claniques, rendant les solutions encore plus difficiles à mettre au point. Même lorsque ces risques ne sont pas au devant de la scène, la gestion politique parait frappée par de grands handicaps : faible nombre de leaders charismatiques, désintéressés et capables de concevoir une vision à long terme du pays ; tentations fréquentes de remise en cause des constitutions nationales ; accroissement généralisé des comportements prévaricateurs de décideurs politiques et administratifs. Derrière ces faits apparait surtout la carence croissante des Etats qui ne semblent pas en mesure de choisir les priorités, et a fortiori de les assumer, d’adapter les rythmes d’action à l’urgence et à l’ampleur des problèmes posés, de remplacer les anciennes cohérences sociologiques par de nouvelles organisations mieux ajustées aux  transformations structurelles requises par le développement

Pourtant, l’embellie économique de l’Afrique depuis le début des années 2000 est une réalité incontestable et généralisée. La croissance moyenne du PIB supérieure à 5% sur la période est connue et remarquable. L’évolution positive touche la grande majorité des pays malgré de fortes diversités de situations. L’accent de plus en plus porté sur les infrastructures routières et urbaines transforme la physionomie des pays, et surtout des capitales. Deux principaux facteurs expliquent l’essentiel de cette lame de fond qui a saisi le continent. Le premier est l’amélioration significative du cadre macroéconomique dans lequel fonctionnent une grande partie des nations africaines, et notamment subsahariennes : la diminution relative des déficits budgétaires, les efforts d’accroissement des recettes fiscales, la réduction drastique du volume de dette extérieure et de son poids sur les finances  publiques, l’amélioration des termes de l’échange sur une bonne partie de la période, la meilleure pertinence des politiques suivies ont facilité une meilleure atteinte des grands équilibres, en même temps qu’ils rassuraient et encourageaient les investisseurs. Parallèlement, les vingt années passées ont été pour certains secteurs synonymes de progrès intenses et même de rattrapage vis-à-vis des pays développés. C’est notamment le cas des télécommunications, où les taux de pénétration du téléphone mobile atteignent aujourd’hui près de 60% en moyenne, et des banques, où le dynamisme et la bonne santé du système bancaire subsaharien sont unanimement salués. C’est aussi le cas des productions minières et énergétiques, pour lesquelles sont intervenues de nombreuses découvertes et ont été réalisées de lourds investissements, soutenus notamment par la forte demande de grands pays émergents. La construction dans certains pays d’importantes infrastructures a constitué un autre moteur de la croissance observée, en même temps qu’elle portait à un bon niveau le bâtiment et les travaux publics. Ces diverses composantes de l’activité ont bien résisté à la crise financière majeure de 2008 et aux multiples facettes de la crise économique internationale qui ont suivi. D’autres aspects positifs pourraient être évoqués : progressive montée en puissance d’un secteur privé apportant plus d’efficacité et de dynamisme, même dans sa partie informelle qui reste dominante ; augmentation sensible des revenus moyens d’une frange de la population – cadres salariés, entrepreneurs individuels – qui modifie les niveaux et les modes de consommation ; vive poussée de l’urbanisation, qui facilite la couverture en équipements publics minimaux d’une plus grande partie de la population.

Ces moteurs de l’activité économique en Afrique devraient continuer à tourner à bon régime durant les prochaines années au vu des plans de développement qu’affichent les Etats et les  groupes concernés et de la vive concurrence qui aiguise les efforts de chacun. D’autres secteurs devraient voir leur niveau d’activité se renforcer à bref délai : dans l’hôtellerie par exemple, les projets d’implantation se multiplient, tant de la part de chaines internationales que de groupes africains ; les assurances, la production de ciment, la grande distribution comptent aussi parmi les domaines où se profilent des opérations d’expansion géographique. La rencontre de besoins considérables sur des plans très divers, d’un plus grand intérêt de beaucoup d’investisseurs pour le continent et du dynamisme des secteurs privés locaux, encore embryonnaires mais en essor constant, peuvent ensemble alimenter durablement le taux de progression des économies africaines.

Toutefois, en raison de la forte poussée démographique, ces améliorations amènent une évolution encore modeste et insuffisante du produit net par habitant. Pour accélérer la hausse de cet indicateur et imposer plus solidement la croissance économique africaine face aux dangers qui la menacent, plusieurs transformations majeures s’imposent à bref délai. L’une a trait à l’agriculture qui doit absolument devenir un enjeu prioritaire : il faut à la fois en améliorer  les performances et la productivité, réduire ses déperditions, mieux la sécuriser par rapport aux changements climatiques : au Niger, les mauvaises conditions météorologiques de 2013 ont ainsi entraîné un recul de la production agricole et une division par deux du taux de croissance global par rapport aux prévisions. Un deuxième centre d’intérêt privilégié doit être l’effort considérable à mener, quantitativement et qualitativement, en termes d’éducation et de formation professionnelle : il conditionne l’accroissement des chances de chacun dans une société en mutation et la capacité des pays à fournir des demandeurs d’emploi aptes à occuper les postes requis par les nouveaux secteurs porteurs de l’économie. Faute de cette action de masse, le chômage, déjà très présent, pourrait  devenir un péril socialement insupportable. Un troisième défi est celui du renforcement des capacités énergétiques, très déficitaire en de nombreux endroits par rapport aux besoins de l’économie comme à ceux des populations. Une quatrième orientation doit être d’accentuer au maximum les orientations et les mesures d’intégration régionale : celles-ci  accroissent les synergies, et donc les économies et l’efficacité, protègent mieux les pays membres, grâce à la pression commune, contre les risques de crise ou de corruption, et favorisent le lancement de projets majeurs : l’avancée progressive vers une union monétaire dans l’East African Community et le chantier de Boucle Ferroviaire en Afrique de l’Ouest en sont deux illustrations.

Si ces sujets reçoivent rapidement une réponse adéquate, l’Afrique a de bonnes chances de voir ses atouts triompher progressivement des handicaps qui persistent ou la menacent. La capacité d’imagination et d’innovation pour trouver des solutions efficaces aux maux qui la minent, telle la faiblesse dramatique de nombreux Etats assumant difficilement toutes les responsabilités qui leur incombent, sera décisive dans ce combat pour le développement. Dans celui-ci, il est probable que les nations progresseront en ordre dispersé et que certaines, mieux organisées ou déjà plus puissantes, avanceront en éclaireurs, ouvrant la voie à d’autres qui pourraient les suivre à quelque distance.

Paul Derreumaux