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Système bancaire africain

FCFA et ECO : restons calmes et avançons !

FCFA et ECO: restons calmes et avançons !

 

Curieusement, la décision du Gouvernement français annoncée le 20 mai dernier de la « fin du FCFA » a provoqué une nouvelle (petite) poussée de fièvre de quelques intellectuels et responsables politiques africains. Certains s’étonnent de cette nouvelle manifestation de « l’impérialisme français » qui interviendrait sur des sujets qui ne le regardent pas. D’autres accusent la France qui lâcherait honteusement l’Afrique francophone en pleine pandémie du Covid-19, aux effets sanitaires et économiques encore mal appréciés, pour mieux s’intéresser à d’autres régions du continent africain ou du monde. D’autres enfin reprochent aux 8 membres de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) de s’être emparés pour l’appellation de leur monnaie commune d’un nom déjà officiellement adopté pour une future monnaie qui appartiendrait aux 16 pays de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont font aussi partie les nations de l’UEMOA.

Il est vrai qu’il est bon de rester vigilant face aux intentions non affichées qui peuvent exister derrière des décisions apparemment logiques, voire anodines, surtout lorsque le passé a apporté beaucoup de déceptions à ceux qui prônaient un changement. Il apparait cependant nécessaire de vérifier en même temps si un évènement n’est pas la simple conséquence d’un processus de changement déjà engagé et, surtout, de se concentrer plutôt sur les étapes à venir de celui-ci pour qu’il soit rapidement profitable à tous.

En la matière, la décision française de mai dernier est la conséquence directe de celle du 21 décembre 2019 à Abidjan, présentée par le Président de Côte d’Ivoire au nom de l’UEMOA en application d’une décision préalable des instances dirigeantes de celle-ci. Le Président Ouattara avait alors indiqué que la monnaie commune de l’Union changerait d’appellation en 2020, le FCFA devenant l’ECO, en même temps qu’était supprimé le compte d’opérations de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) auprès du Trésor français. Il avait confirmé en même temps que l’ECO garderait toutes les autres caractéristiques du FCFA et notamment une parité fixe et inchangée avec l’Euro, d’une part, et la garantie « illimitée » de l’Etat français, d’autre part.

Cette annonce de fin 2019, traduite le même jour par une modification du Traité de coopération monétaire avec la France, appelait en effet logiquement sa validation par les instances françaises compétentes, ce qui a donc été fait en mai dernier. Aucune nouvelle transformation n’ayant été introduite à cette occasion par rapport aux décisions précédentes, la nouvelle montée de tension manifestée par certains à la suite de cet évènement n’apparait guère justifiée. Les questions importantes à débattre sont ailleurs et concernent à la fois l’UEMOA, la CEDEAO et la France.

Les pays de l’UEMOA se sont engagés publiquement fin 2019 face à leurs concitoyens et à l’opinion internationale sur des changements techniquement limités mais symboliquement essentiels et très attendus. Il s’agissait là sans doute de la meilleure transition possible vers les horizons ultérieurs plus stimulants mais plus risqués d’une monnaie à valeur flexible et gérée en toute indépendance.  Les « garde-fous » maintenus pour l’instant par la France au profit de l’ECO, en évitant les risques d’attaques spéculatives sur la « nouvelle » monnaie, permettent en effet de conduire de façon plus sereine les nombreux chantiers liés à la conduite future de la politique monétaire dans l’UEMOA. Il faut toutefois, pour ne pas « perdre la face », que cette première étape devienne effective dans les délais prévus. Or ceux-ci étaient très brefs. Dans le passage du FCFA à l’ECO tel que défini, ceci imposait de réaliser pendant le premier semestre 2020 tous les travaux techniques résultant de la nouvelle situation : passation si nécessaire d’accords supplémentaires avec des banques étrangères pour la gestion et la rémunération des devises, fixation éventuelle de nouvelles règles pour les acteurs économiques et bancaires régionaux dans leurs relations financières avec l’extérieur de l’Union, actions de renforcement de la convergence économique des pays concernés, préparation au remplacement de la monnaie fiduciaire en circulation par les billets et pièces à l’effigie de la nouvelle monnaie ayant cours légal,.. Certes, l’épidémie actuelle du Covid-19 apparue à l’aube de 2020 a dû perturber tous les programmes établis. Toutefois, aucune communication n’a été faite à ce jour sur les avancées réalisées ni sur le report du délai initialement fixé à juillet 2020, désormais dépassé, et aucune nouvelle échéance n’a encore été fournie sur la mise en place de l‘ECO. L’importance de l’enjeu méritait sans doute une plus grande transparence sur les retards subis et sur leur portée, pour maintenir la confiance du public dans l’évolution enclenchée et dans la volonté des Autorités de la mener à bien, et pour faire taire les détracteurs.

A côté de ces aspects techniques, un sujet politique est inévitablement venu au premier plan sur la période écoulée. La naissance de l’ECO telle qu’annoncée en décembre dernier par l’UEMOA semble avoir été faite en dehors d’un aval formel préalable de la CEDEAO. Même si la démarche des pays francophones de décembre 2019 n’est pas contradictoire avec celle initiée par les 16 pays d’Afrique de l’Ouest six mois plus tôt, elle justifiait une concertation étroite et préalable entre les dirigeants des deux institutions régionales sur la procédure lancée par l’UEMOA et l’utilisation par celle-ci du nom ECO. Les réactions aux annonces de décembre 2019 tendent à montrer que ce ne fut pas le cas. Le Ghana, d’abord plutôt positif vis-à-vis de la démarche, a ensuite raidi sa position. Le Nigéria, qui domine la CEDAO par la taille de sa population et de son économie, a été nettement négatif même si les propos de son Président ont été souvent durcis par les médias. Il semble à la fois possible et indispensable d’aplanir d’urgence ces différends. Si le plan actuel de l’UEMOA s’inscrit toujours bien dans l’optique arrêtée par la CEDEAO il y a un an, il revient aux pays de l’Union, pour faire taire d’urgence   les critiques, de démontrer à leurs partenaires de la CEDEAO et à tous les observateurs que cet « ECO francophone » marque le lancement de la première étape explicitement prévue de la nouvelle monnaie de la CEDEAO, d’abord limitée aux pays où la convergence économique est la mieux assurée. Il importe également que la mise en œuvre technique du projet de l’UEMOA s’effectue en concertation avec les Autorités monétaires des autres pays, pour éviter toute méfiance, favoriser les synergies entre les diverses équipes et faciliter la construction de l’avenir commun. Si le projet en cours de l’UEMOA signifiait au contraire une orientation nouvelle des dirigeants de celle-ci, la clarification serait encore plus urgente.

Dans tous les cas, il est essentiel que le mouvement, engagé en juin 2019 après une trop longue période d’immobilisme des Autorités et d’attente des populations, ne soit pas interrompu mais au contraire s’accélère. Dans l’UEMOA, au-delà de la première étape qui devrait être en cours, beaucoup espèrent que la seconde phase, consacrant une plus grande indépendance monétaire, suive dès que possible. Le maintien d’une monnaie unique pour toute l’Union n’ayant jamais été mis en cause par les opposants au FCFA, il apparait donc crucial, quel que soit l’environnement extérieur, que cette nouvelle étape soit poursuivie avec toute la diligence requise. Les travaux qu’elle exige sont considérables, mais possibles et bien connus : modification de la nature et du rôle de la Banque Centrale commune, nouvelles modalités de la définition de la valeur de l’ECO et fin de la fixité par rapport à l’EUR, mise en place des instruments et méthodes de défense de la monnaie face aux attaques spéculatives, nouvelles règles du jeu pour les acteurs économiques, nouvelle intensification des politiques de convergence économique et des flux commerciaux intrarégionaux pour faciliter la gestion de l’ECO, … Pour les dirigeants et les experts des autres pays de la CEDEAO, il faudra alors choisir. Ou s’associer étroitement à ceux de l’UEMOA tout au long de cette deuxième étape pour qu’elle soit bien construite en tenant compte au mieux de l’élargissement à venir du périmètre de l’ECO à toute la CEDEAO. Ou convenir aussi vite que possible, conjointement avec les Autorités de l’UEMOA, de l’impossibilité d’une extension à court ou moyen terme de cet élargissement, et imaginer alors les autres solutions possibles pour le reste de la zone sans renoncer aux synergies que l’espace CEDEAO peut globalement continuer à produire pour les aspects autres que celui de la monnaie. Même si ce choix stratégique est difficile, et peut-être douloureux, il est dans l’intérêt de tous qu’il soit réalisé dans des délais limités.

Pour la France enfin, les travaux à mener seront d’abord une excellente opportunité pour démontrer la pertinence et l’utilité de sa nouvelle approche. En acceptant la disparition du FCFA et de ses caractéristiques les plus visibles, la France a fait taire beaucoup des oppositions visant son ancienne politique vis à vis de l’Afrique francophone. Si elle décidait d’apporter son concours technique, chaque fois que nécessaire et sans exigence politique, aux équipes de la BCEAO pour la pleine réussite de la mutation, elle donnerait une nouvelle preuve de sa sincérité et de l’intérêt de son rôle. Pour la BCEAO, et même si celle-ci dispose de hautes compétences et d’une longue expérience de la monnaie commune, l’appui sera précieux. Pour les autres membres de la CEDEAO, un tel soutien technique aurait le même effet positif. Tous ceux qui ont une idée exacte des challenges à gagner dans une telle réforme monétaire savent combien la tâche sera délicate pour qu’une monnaie indépendante et flexible ne perde pas une part sensible de sa valeur à la première difficulté rencontrée. En second lieu, la fin du FCFA en Afrique de l’Ouest constitue aussi une occasion exceptionnelle pour progresser dans les réformes monétaires en Afrique Centrale francophone. Elles pourraient concerner dans un premier temps les mêmes changements – modification du nom, arrêt du compte d’opérations – et les mêmes invariants -fixité, convertibilité, garantie de parité -. Dans une région où les décisions communautaires sont difficiles à prendre, la France est sans doute en mesure de faire accélérer le mouvement. Mais elle pourrait aussi aller plus loin en analysant, avec les Etats concernés, quelles mesures structurelles, économiques et monétaires, permettraient à cette région, dominée par l’extraction pétrolière, de répondre à la baisse notable des cours de l’or noir.

Même si le COVID a perturbé un temps les calendriers et les priorités, les Autorités de l’UEMOA comme celles de la CEDEAO et de la France ont beaucoup à gagner à concrétiser rapidement les transformations si longtemps escomptées et enfin initiées, même si le chemin à suivre n’est pas aisé. Il est toujours délicat de rester longtemps au milieu du gué, surtout si le cours d’eau à traverser est réputé dangereux.

 

Paul Derreumaux

Article publié le 24/07/2020

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Analyse économique et sociale

États-Unis, France, Mali, … : Attention, danger

États-Unis, France, Mali, … : Attention, danger

 

Le monde entier reste encore sous le choc d’une crise sanitaire de grande ampleur, aux contours toujours mal connus et à peine maitrisés, aux conséquences économiques inévitablement lourdes mais mal estimées. Mais trois exemples bien différents nous rappellent que le « monde d‘après » n’a pas fait table rase des dangers du « monde d’avant », bien au contraire.

Aux États-Unis, les images de l’affrontement entre une jeunesse afro-américaine, irrémédiablement pauvre et méprisée pour le plus grand nombre, soumise au risque permanent d’injustices de la part de policiers, et un pouvoir qui attise les colères au lieu de les apaiser, sont d’une violence extrême. Elles montrent bien que le racisme, spécialement anti-noir, reste une plaie historique béante dans le pays. Cette situation est d’autant plus préoccupante que la première puissance économique mondiale est toujours engluée dans la crise sanitaire internationale du Covid-19, dont elle est un des pays les plus durement touchés et pour laquelle la stratégie de réponse demeure floue, ce qui en aggrave sans doute les conséquences morbides. Au plan économique, la situation est emplie de contrastes étonnants avec une forte récession économique, un nombre de chômeurs dépassant celui de la Grande Dépression et des indices boursiers qui, en trois mois, ont perdu près de 40% de leur valeur avant de regagner quasiment tout le terrain perdu. La personnalité très « spéciale » du Président contribue encore à assombrir le tableau : sa gestion souvent erratique, imprévisible et partisane, sa virulence gratuite sont des facteurs importants de la scission croissante des citoyens en deux blocs qui semblent irréconciliables à court terme. La situation apparait donc explosive jusqu’aux élections de mi- novembre, et pourrait le rester ensuite

En France, le panorama est différent mais non moins inquiétant. La pandémie du Covid-19 avait mis en évidence de sérieuses déficiences dans la gestion par le gouvernement de la situation sanitaire du pays : manque de masques et de tests difficilement avoués ; hésitations de stratégie ; méthodes inapplicables de déconfinement dans certains secteurs. Elle a cependant été aussi un grand moment de solidarité nationale, notamment au bénéfice des personnels soignants, une belle démonstration de discipline dans un confinement qui fut douloureux pour beaucoup de citadins et une manifestation du rôle essentiel de l’Etat pour amortir le choc financier issu de l’arrêt imposé de la plupart des activités. Ce sentiment de cohésion a vite été mis à mal lorsque les questions économiques et sociales ont repris le dessus. Des réformes réclamées en vain de longue date, comme celle de l’hôpital public, et soudainement apparues indispensables et urgentes ne bénéficient pas de l’élan espéré. L’inévitable repli de l’Etat dans le financement du chômage partiel, la fragilité financière de nombreuses entreprises et la progressivité de la reprise vont entrainer une explosion à court terme du nombre de demandeurs d’emploi et une diminution significative du pouvoir d’achat. Le manque de flexibilité des chefs d’entreprise comme des salariés face aux sacrifices mutuels à consentir au moins provisoirement risque de rendre la récession plus grave que dans d’autres pays européens. De fortes tensions sociales pourraient alors resurgir, créant le risque d’un nouveau mouvement de « gilets jaunes », aggravé par une poussée de colère liée à la question raciale inspirée par les évènements américains mais alimentée par divers extrémismes. Il n’est nul doute que la très forte abstention et la défaite du pouvoir aux municipales du 28 juin donnent la mesure de l’insatisfaction générale.

Au Mali, l’inquiétude est aussi à son comble. Depuis le coup d’Etat de mars 2012 et l’invasion terroriste qui l’a suivi, le pays semble avoir connu une incessante descente aux enfers. Le pouvoir mis en place en 2013 pour 5 ans n’a réglé aucun des trois problèmes cruciaux du pays. Le premier est sécuritaire. Les terroristes n’ont pu être éliminés, malgré les appuis extérieurs, notamment français, aux forces armées nationales, et se sont même installés dans le Centre du Mali. L’accord d’Alger de 2015, censé mettre fin à l’invasion, n’a produit pour l’instant que des effets mineurs. Le deuxième, politico-administratif, est celui de la mauvaise gouvernance, condamnée par tous mais plus vive que jamais. Elle entraine à la fois des déperditions considérables dans les finances publiques, le découragement de nombreux investisseurs privés nationaux ou étrangers, le ralentissement des activités. Le troisième, politique et économique, réside dans l’absence d’une stratégie cohérente et concrète de développement économique et social du pays.   Faute de celle-ci, des questions cruciales comme celle de l’éducation, de la santé, d’une faible création d’emplois, de la réduction de la pauvreté, de la modernisation de l’administration restent en déshérence derrière la pression des multiples urgences, et poussent les citoyens dans la résignation ou la seule recherche d’une solution individuelle. La persistance d’une croissance économique honorable, sans transformation structurelle, ne s’est pas traduite dans une réduction des inégalités. Malgré tout, les Autorités en place ont été reconduites en 2018 après une élection tendue. Depuis lors, les résultats des élections législatives récentes ont engendré de nombreuses incompréhensions additionnelles. Dans les dernières semaines, un mouvement inédit de contestation, où se mêlent chefs religieux et leaders politiques, a demandé la démission du Président. Face à ces difficultés majeures, l’épidémie mondiale du Covid-19, apparemment peu prégnante jusqu’ici, représente un péril sanitaire mineur, mais est lourde de détériorations économiques supplémentaires.

Si ces situations différent profondément dans leur contexte, leur dangerosité et les solutions possibles, elles présentent toutefois plusieurs points communs.

Le premier est la qualité nécessaire de l’écoute de toute la nation qu’ont à incarner les plus hauts dirigeants du pays. Celle-ci doit être un mélange savant mais indéfinissable de proximité et de distanciation, d’humilité et de hauteur de vue, qui se conquiert mais reste toujours fragile dans les démocraties. Il impose que le Président n’agisse pas dans le seul intérêt de ses électeurs, d’un groupe socio-économique ou d’un clan ethnique ou familial, mais soit capable d’apprécier le bien-fondé des revendications de ceux qui ne l’ont pas élu et d’y apporter au moins un début de réponse. En l’absence d’une telle attention, Martin Luther King avait résumé ainsi l’inévitable : « Une émeute est le langage de ceux qu’on n’entend pas ». Les renversements de régime intervenus en 2019 en Algérie et au Soudan montrent que même des pouvoirs dictatoriaux peuvent s’écrouler, contrairement à toute attente, s’ils restent trop longtemps sourds et aveugles.

Le deuxième est l’impatience croissante des populations, et surtout de la jeunesse, face à des problèmes majeurs souvent dénoncés mais toujours présents, voire aggravés, tels les méfaits du racisme, le niveau élevé de chômage, l’aggravation des inégalités et la persistance d’une grande pauvreté. Faute d’une évolution positive de ces sujets sortant des questions catégorielles classiques, les partis politiques et les syndicats, déjà affaiblis, peuvent se trouver dépassés par leur inaction ou par une position déphasée face à ces revendications transversales. Dans un monde où la communication est devenue partout omniprésente, à travers des réseaux sociaux incontrôlables ou des médias parfois plus tentés par le « buzz » que par une analyse approfondie, ces   insatisfactions trouvent de nouveaux champs d’expression hors des voies démocratiques traditionnelles. Elles peuvent déboucher sur des mouvements spontanés, prenant dans certains cas une dimension inattendue, qui restent souvent sans lignes directrices et essentiellement contestataires. Ceci complique la réponse qui peut leur être apportée, mais facilite en revanche leur perturbation par de nombreuses « fake news » ou leur manipulation, voire leur direction, par des tendances ou des groupes bien structurés, politiques ou religieux selon l’environnement, qui ont leurs propres objectifs et « agendas ». Cette nouvelle donne impose aux dirigeants prudence, constance, force de conviction et d’imagination que seule peut apporter la capacité d’écoute évoquée ci-avant.

Le troisième point commun est que la dégradation et les blocages s’approchent parfois d’un niveau qui dépasse les capacités normales de réforme d’un Etat, quel qu’il soit. La solution requiert alors à minima dans le pays concerné une mobilisation exceptionnelle des énergies autour d’une union nationale ou d’une réforme constitutionnelle. Pour réussir, celle-ci devrait prendre à bras le corps et selon une nouvelle approche tous les problèmes posés et viserait à transformer radicalement les règles de coexistence entre citoyens. La base des désaccords étant souvent tout à la fois économique, politique, culturelle ou sociétale, les actions à mener auront à englober deux composantes. D’abord trouver une solution d’urgence aux doléances les plus sensibles, afin de rétablir un début de confiance et une meilleure sérénité entre les parties prenantes. Ensuite, dépasser tous les égos et conduire des actions structurelles de moyen et long terme qui pourraient transformer fondamentalement le pays en établissant un nouveau « contrat de société » que s’appropriera le pays tout entier. Comme on le devine, il s’agit là d’une mission impossible si l’équipe en charge des réformes n’a pas une qualité et des méthodes de travail exceptionnelles et de grands pouvoirs de décision.

Le dernier aspect est le risque que des revendications légitimes brutalement exprimées conduisent à des poussées de fièvre sans lendemain, soit parce que ceux qui contestent auront échoué, soit parce que les changements éventuels de dirigeants n’auront pas conduit aux réponses attendues. Il est en effet moins difficile de contester que de construire un nouvel ensemble cohérent introduisant les transformations de fond réclamées. Dans les trois pays retenus comme exemples, les forces qui soutiennent les alternatives ont encore à démontrer une vision stratégique de l’avenir capable d’apporter des solutions concrètes et réalistes aux problèmes posés. En la matière, l’expérience a montré, en Afrique comme en Europe, que l’existence d’unions régionales au sein desquelles se tiendraient les pays en difficultés pouvait constituer un « amortisseur de crise » en encourageant la négociation aux dépens de l’affrontement. Cependant, ces intégrations régionales n’ont pu jusqu’ici inspirer des stratégies rénovatrices qui poseraient le futur d’un pays en crise sur de nouvelles bases.

L’allégement de la menace du Covid-19 s’est donc accompagné de la résurgence de questions cruciales déjà anciennes mais toujours d’actualité. Chacun doit souhaiter que le traumatisme créé par la pandémie produise un déclic qui permette d’introduire enfin des avancées réelles sur ces sujets. Mais cette période exceptionnelle doit aussi nous conduire à donner une importance primordiale à des problèmes comme celui de la lutte contre le réchauffement climatique ou une meilleure protection contre la reproduction de telles catastrophes sanitaires. C’est seulement si de telles actions sont devenues prioritaires, à côté de la reconstruction économique, que nous entrerons vraiment dans un nouveau monde.

Paul Derreumaux

Article publié le 29/06/2020

 

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Analyse économique et sociale

L’histoire de Mohamed.

La (belle ou triste?) histoire de Mohamed.

Mohamed T. est un grand jeune homme de 33 ans. Cuisinier de son état, disponible et travailleur, il a eu la chance d’avoir des emplois presque sans interruption dans des hôtels ou restaurants de Bamako ou chez des expatriés résidant au Mali. Il a servi chez nous durant un an, avec application et gentillesse, avant de chercher un autre poste plus près de son domicile.

Mohamed frappe d’abord par son large sourire. Il a l’air d’être chez lui une seconde nature et lui envahit le visage, de la bouche jusqu’aux yeux. Grâce à lui, il est adoré des petits enfants. Mohamed est aussi athlétique, en bon champion de tae-kwando qu’il revendique être : il multiplie sans mollir les allers et retours et n’affiche jamais une nonchalance qui pèse à certains moments sur nombre de ses collègues. Bon négociateur, il bénéficiait en plus de son salaire de la prise en charge d’une bonne part de ses frais de santé et de ceux de sa fillette. Comme pour tous les membres de notre petite entreprise domestique,  un prêt lui avait été accordé pour l’acquisition d’une moto, dont la créance a été effacée au bout de quelques mois. Il a normalement disposé ensuite des mêmes avantages chez ses autres employeurs.

Même si ce n’est pas le paradis, la vie de Mohamed n’est donc pas dramatique. Sa rémunération le classerait d’emblée dans la fameuse « classe moyenne » de la Banque Africaine de Développement (BAD).Un rêve s’est pourtant installé sournoisement dans son esprit depuis début 2015, qui l’obsède de plus en plus avec le temps : partir en France pour devenir chef cuisinier, voire pour créer ensuite son propre restaurant.

Comme pour beaucoup de Maliens, cette aspiration est née des discours de ceux qui reviennent au pays et qui décrivent la France comme un pays de cocagne où toutes les ambitions peuvent devenir réalité : travail, argent, considération,… Difficile de résister à l’appel de telles sirènes quand on est assailli tous les jours par le poids des contraintes sociales du Mali et quand les moyens financiers, même grandissants, restent dérisoires face aux aspirations qui croissent à l’infini avec les transformations de la vie quotidienne. Mohamed a donc fini par s’ouvrir à nous et à d’autres de son souhait devenu irrésistible. Une fois le moment de surprise passé, nous lui expliquons que les informations qu’il a reçues laissent de côté tous les revers de la médaille de la vie de la diaspora : impossibilité d’avoir un visa d’entrée en Europe pour ces motifs, difficultés de trouver sur place un travail, instabilité probable de celui-ci dans tous les cas, coût de la vie absorbant une bonne part de l’épargne constituée, prépondérance des échecs impliquant un retour sans gloire. Rien n’y fait. La voix de la prudence qui assène les risques encourus pèse peu par rapport aux espoirs d’une vie meilleure dont les contours sont décrits avec approximation, et souvent avec mensonge, par ceux qui vivent à l’extérieur, surtout quand l’environnement local évolue avec tant de lenteur.

Pour poursuivre son projet, Mohamed compte beaucoup sur sa sœur, installée de longue date avec sa famille en France, pour l’obtention d’un visa pour ce pays. Faute d’explications acceptables ou d’une méconnaissance des « circuits » possibles, sa demande est évidemment rejetée et Mohamed tente donc sa chance vers d’autres pays de l’ « Espace Schengen ». Après diverses tentatives, un point d’entrée possible est identifié mais il requiert, comme pour la France, un lourd tribut financier. Mohamed mobilise en conséquence ses économies, et le soutien de sa famille et de ses amis. Il lui faut en effet réunir l’argent nécessaire au billet, à la réservation d’hôtel, à la caution demandée, et aux coûts évalués pour les dépenses quotidiennes de son séjour. Les quelque 4 millions de FCFA que représente ce total sont un défi gigantesque, très au-delà de ce qu’il aurait pu rassembler lui-même après de longues années et avoisinent les sommes que réclament les passeurs pour des voyages sordides accumulant les dangers. Curieuse équation mathématique : les coûts sont proches, mais ne remplissent pas les mêmes poches. Malgré ces questionnements, la solidarité  a bien  fonctionné et la somme est finalement rassemblée. Après quelques allers et retours explicatifs, le Sésame tant attendu est enfin obtenu.

L’incrédulité initiale s’est effacée d’un coup et tous les proches s’affairent pour faciliter le départ. Papiers, argent, bagages, contacts, conseils, chacun y va de son apport, petit ou grand, comme s’il était concerné par ce voyage. Ses camarades les plus instruits l’entrainent à remplir ses formulaires de police et lui expliquent comment se comporter pour inspirer confiance. Mohamed a le tournis devant ce remue-ménage qu’il n’imaginait pas. Il note fébrilement, pour retenir le maximum de choses, avec son sourire gêné qui ne le quitte pas.

Durant les quelque soixante-douze heures du voyage en avion, en train et en bus qui va le mener à Paris, il rend compte régulièrement de l’avancée de son périple. Pour économiser ses cartes téléphoniques, Mohamed « bipe » et se fait rappeler, comme le font tant d’africains, passés maîtres de l’usage de ce tam-tam moderne. Par chance, mais aussi sans doute par bonne préparation, cette longue expédition se révèle être proche d’une promenade touristique et Mohamed n’a sans doute pas conscience de sa « chance » par rapport à  ceux, si nombreux, qui vivent la même aventure.

Reste maintenant le plus dur : trouver un travail et s’intégrer. Un peu déboussolé, le nouvel expatrié se retrouve confronté aux dures réalités de la vie parisienne et doit aussi s’insérer dans les règles de la diaspora malienne faites d’une savante imbrication de solidarité et de dépendance au clan.

Frappant à toutes les portes et aidé par son beau-frère, Mohamed ne trouve d’abord que quelques activités totalement temporaires et sans qualification : plonge dans des restaurants, « extras » pour un ou deux jours, videur de night-club,….. La situation se prolonge ainsi plusieurs mois tandis que décembre s’approche. Nous sommes loin de l’Eldorado qu’on lui avait décrit et le moral de Mohamed décline comme la lumière des jours qui raccourcissent et les températures de cet hiver qui n’en est pourtant pas un. Son teint devient plus gris et son sourire plus rare. Sa patience africaine est mise à rude épreuve. Écoutant une fois encore les discours enthousiasmés de certains de ses compagnons, il tente une filière imprévue qu’il expose confusément: celle de la Légion Étrangère qui recruterait et où la question des bons documents de séjour serait accessoire. Convoqué deux fois – à des séances d’information ? -, il s’entendrait dire finalement que les sélections sont terminées pour cette fois et que de nouveaux tests auront lieu à une période inconnue. Nouvelle douche froide et nouvelle course aux emplois. Comme tout jeune aujourd’hui, Mohamed navigue bien sur Internet et écume les sites en s’efforçant de rester dans son secteur pour garder une chance d’un emploi qualifié. Enfin, la proposition d’un vrai contrat temporaire surgit : deux mois comme assistant du chef cuisinier dans un modeste restaurant, payés légèrement au-dessus du S.M.I.C., avec possibilité de prolongement. Pour passer les derniers obstacles administratifs de cette embauche, Mohamed utilise la méthode classique : celui de la carte de séjour d’un ami qui lui ressemble. Ce soutien est-il gratuit ou synonyme d’une redevance sur le salaire reçu ? Mystère que nous ne  cherchons pas à percer quand nous recevons quelques nouvelles. Quoi qu’il en soit, le sourire de Mohamed a repris de la force. Sa bonne étoile parait l’accompagner encore. Notre ami cuisinier sait qu’il devra affronter durablement une semi-clandestinité, mais cette inquiétude semble s’effacer devant la certitude qui l’emplit à nouveau de pouvoir approcher de son rêve.

Pendant les quelque six mois où se forge ainsi le nouveau destin, au moins provisoire, de Mohamed, le paysage reste hélas sans changement significatif sur ces questions.

En France, et dans toute l’Europe, le dossier des migrants économiques a été supplanté dans les esprits par celui, plus dramatique encore, des migrants provenant de différentes régions en guerre. Incapables jusqu’ici d’extirper le mal à sa racine, ou même de trouver une solution aux flux de déplacés qui se poursuivent, pressurés par les urgences du chômage et de la montée des partis d’extrême droite, les Etats du Vieux Continent ferment les portes, au risque de désagréger la construction engagée il y a cinquante ans par ceux qui surent mobiliser les peuples autour de quelques idéaux. Les diasporas africaines subissent ce ressac des esprits qui risque fort de mettre aussi à mal l’idée relancée fin 2014 à Paris d’un nouveau Partenariat entre la France et l’Afrique. Et pourtant, il y a très certainement place pour accueillir pour un temps une population d’immigrés, ne serait-ce que pour la former efficacement aux nombreuses catégories de salariés qualifiés – dans le bâtiment, les nouvelles technologies, l’industrie alimentaire, l’éducation, la santé par exemple –  dont l’Afrique a tant besoin et pour lesquelles la France regorge de compétences. Il faudrait simplement un peu plus de réflexion et de générosité bien conçue. Trop difficile ?

Au Mali, et en d’autres pays du continent, le discours politique reste désespérément silencieux sur les dangers et les inconvénients de cette émigration de masse, sur les actions concrètes menées pour la création d’emplois, sur les risques de l’explosion démographique en cours. Quoi qu’en disent beaucoup de bien-pensants, le probable doublement minimal en trente ans de la population dans la plupart des nations d’Afrique subsaharienne ne peut être un « actif » si des mesures de grande ampleur ne sont pas prises en urgence pour apporter les solutions qu’impose cette  révolution démographique totalement nouvelle en termes d’éducation, d’emplois et d’urbanisation. Or cette priorité absolue n’apparait pas. A moins que les dirigeants aient déjà renoncé à se battre face à cet afflux prochain de jeunes, et se disent que l’exode sera inévitablement la variable d’ajustement de cet équilibre et que le problème ne sera plus de leur ressort mais de celui des pays d’accueil. Je préfère penser que je déraisonne.

Mohamed vient d’appeler ses amis à Bamako. Son contrat est confirmé pour trois mois, il a envoyé son premier transfert par mobile et il recherche un travail pour son jeune frère, apprenti électricien, qui pourrait le rejoindre. Pas facile de changer le cours du fleuve…..

Paul Derreumaux

29/02/2016